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Selfie et Narcissisme, le faux débat
D'un point de vue sociologique, l'homme pérpétue ce que l'on appelle les interactions sociales.
Sylvain comment 0 Comments

Chaque mois, le Studio 404, l’émission de société numérique, discute et analyse les effets du numérique sur nos vies, nos mœurs et nos comportements. Je publie ici la chronique rédigée pour l’émission, ça évite qu’elle pourrisse dans le cloud de Google.

https://soundcloud.com/studio404/studio404-11-novembre-2013

Je suis désolé on va faire un peu de sociologie aujourd’hui.

Le Selfie est en train de prendre une ampleur démesurée. Conjonction de la démocratisation et de la miniaturisation de la technologie, avec le fort développement des réseaux sociaux numériques – et picturaux – l’acte de se prendre en photo soi-même pour poster sur internet est bien installé dans nos sociétés occidentales. Le mot est rentré dans le dico d’Oxford, une appli iPhone intitulée “Selfie” vient de sortir, Justin Bieber vient d’investir 1 millions de dollar dans une application pour ados qui se nomme Shots of Me, le Pape lui-même fait des Selfie… Bref, le truc est là, et tout le monde commence à avoir son avis la dessus.

Ceux que je préfère lorsqu’on parle du Selfie, ce sont les partisans – et ils sont nombreux – de la théorie de la dégénérescence de la génération “me me me” – nos ados actuels – qui vont culturellement niveler par le bas la société dans 10 ans. On s’attends donc, à cause de ces petits cons immatures et imbus d’eux-même, à se retrouver avec une société complètement narcissique et individualiste, où les individus sont obsédés par l’image qu’ils renvoient aux autres.

Quand j’entends ce genre d’arguments, j’ai du mal à me contenir.

Première chose : laissons les ados tranquille. J’ai 26 ans, je fais des Selfie, j’aime beaucoup ça, je ne vois pas pourquoi il n’y a qu’eux qui auraient le droit de le faire.

Seconde chose : ça fait au moins 50 piges que la sociologie analyse la représentation de soi depuis l’avènement de la société du spectacle, des médias et du principe de célébrité. Marcuse, Horkheimer, Adorno, Lash, Debord, et j’en passe…

Poser la question du Selfie, c’est donc interroger la manière dont l’individu se présente et se représente au quotidien, la façon dont il se donne à voir aux autres. La pratique du Selfie est donc une situation qui s’analyse de la même manière que la situation dans laquelle un individu entre dans une fête un samedi soir, commande au restaurant, intervient dans une réunion au travail ou marche simplement rue Montorgueil : ce qu’on appelle une situation d’interaction sociale.

Imaginons quelques instants que la situation du Selfie est une pièce de théâtre. Voici notre personnage principal, qui se prend en photo. Il s’apprête à faire sa représentation, au sens propre comme au sens théâtrale, il va jouer un rôle, celui qu’on attend de lui dans le cadre où il joue. Sur la piste d’un cirque, un homme maquillé et affublé d’un nez rouge est identifié comme un clown, on s’attend donc à ce qu’il fasse rire. Comme au Théâtre donc, lorsque je fais un Selfie, vous vous attendez à une manière dont je vais jouer la pièce : vous êtes mon public, vos likes sont les rires, les applaudissements. Si vous commentez et que je vous réponds, vous devenez des protagonistes, l’échange se crée, vous jouez aussi un rôle attendu, qui doit correspondre à la scène que j’ai mis en place. Si j’ai pris un Selfie ironique, il faudra que vos interventions le soit également.

Enfin il y a les coulisses : vous avez déjà vu un ami préparer son instagram, vous avez déjà discuté en privée d’un selfie. Ces régions d’interaction sont les lieux où les acteurs peuvent préparer leur représentation, ou se relâcher après celle-ci.

Je viens d’appliquer à la pratique du Selfie la théorie que développe Erving Goffman dans La Présentation de Soi au Quotidien, ouvrage de sociologie des interactions écrit en 1959.

Il résume alors ces situations à un seul objectif pour les individus : garder la face. C’est à dire faire bonne impression, ne pas être démasquer. Et toute la construction de ces situations se jouent sur des petits riens du quotidien, qu’il faut maîtriser pour rester digne.

Ce que j’essaye de prouver par là, c’est que la pratique du Selfie, et plus généralement toutes les pratiques nées d’internet que les “C’était mieux avant-istes” condamnent, ne font que perpétrer les grands principes de l’interaction sociale. Les blogs, ces journaux intimes ouverts au publics, les MMORPG, ces univers virtuels – terrible addiction adolescente etc. Internet est juste un nouvel espace, qui donne de la place, amplifie, et sert d’outil pour toujours mieux garder la face, pour perpétrer ce que l’homme a toujours fait. La bonne nouvelle, c’est que vous aurez beau râler, vous ne pourrez absolument rien faire contre.

 


Les sources en vrac :

 

Quels axes pour poursuivre le débat :

– le narcissisme dans la société moderne (voir Lash)

– les smartphones nous transforment en touristes du quotidien, des chinois en vancances qui documentent tout du matin au soir (voir Gunthert)

– la disparition des rites de passage à l’age adulte force les ados à en inventer de nouveaux (Tisseron)

– “le stade du miroir” chez l’enfant en passe d’être remplacé par “le stade de l’écran”. Conscient d’avoir plusieurs visages, plusieurs représenattions, plusieurs masques ; l’adolescent va jouer avec son identité (Tisseron sur la notion d’extimité)

Chiffres : Les Selfies, au UK, représente 30% des photos pris par les 18-24. 1 britannique sur 5 prend des photos dans l’intention de les poster sur les réseaux sociaux.

« La société immonde se rua comme un seul Narcisse pour contempler sa triviale image sur le métal  »

Beaudelaire à propos du Daguerrotype. Citation à nuancer, le Daguerotype était une innovation technologique particulière, à l’instar de l’arrivée du train en gare de la Ciotat : ces nouveaux objets existaient alors que la photographie et le cinéma n’’existaient pas encore en tant que notion, activité ou discipline. Donc oui, la foule se ruait, les badauds étaient sidérés de la même manière que les gens faisaient la queue devant l’Apple Store le jour de la sortie de l’iPhone : car la notion de Smartphone n’existait pas, la foule n’est pas un Narcisse mais un Curieux.

Interroger la question du Selfie, c’est interroger la question du narcissime de notre société. Est-ce que la démocratisation et la miniaturisation de la technologie, couplé au fort développement des réseaux sociaux numériques, a “narcisisé” notre société comme jamais auparavant ?

André Gunthert : touristes du quotidien

« Si la notion de narcissisme social a un sens, cela comporte que la question du père se trouve posée d’emblée, à cette même échelle de la culture et de la société. Posée, mais comment, sur quel mode ? Je dirai : sur le mode de l’image et de la symbolisation de l’image. Un exemple va le faire comprendre : les « tags », ces inscriptions murales désordonnées, qui sont à la fois essais et déchets esthétiques dans les sociétés occidentales d’aujourd’hui. Que font les jeunes taggers ? Ils inscrivent une énigme, l’énigme de leur demande, de cette demande de séparation qui constitue la créance généalogique de tout sujet ; mais ils l’inscrivent comme demande non fondée, désespérée donc et condamnée par avance. Les laissés-pour-compte de la symbolisation symbolisent ainsi leur position, qu’il faut bien appeler légale, de déchet, en l’inscrivant partout, sur les murs et les objets en représentation de cette légalité de la demande dont ils sont bannis. À la manière des condamnés de la Colonie pénitentiaire décrite par Kafka, sur la peau desquels était tatouée leur sentence de condamnation, les taggers recouvrent les murs, cette peau de la ville, d’un tatouage : la société ultramoderne porte le tatouage de la condamnation du Père » (Leçons VI, p. 205).  Pierre Legendre

Narcisse est un jeune homme qui admire son reflet dans un lac (et se désire lui-même), quelqu’un qui poste un Selfie donne à voir son reflet sur les réseaux (et s’expose pour être désiré). Narcissisme social ?

Dans ce contexte, Lasch discerne une théâtralisation de la vie quotidienne à travers un moi-acteur marqué par une emprise croissante de la conscience de soi. L’auteur décrit une vie qui s’apparente à « une succession d’images ou de signaux électroniques, d’impressions enregistrées et reproduites » allant jusqu’à remplacer notre mémoire. Une culture où « l’individu s’examine sans cesse », anxieux, à la recherche de signes de défaillances ou au contraire de bonne santé ; l’imagerie et la technologie médicale étant là pour confirmer ou infirmer ses craintes. Dans sa postface, Lasch revient sur les effets de la société du spectacle sur la personnalité en ces termes : « Les individus réagissaient les uns aux autres comme si leurs actions étaient enregistrées et simultanément transmises à un public invisible ou stockées pour une analyse ultérieure ». (p. 296). Le moi-acteur est sans cesse surveillé par les amis et les étrangers : « tous, tant que nous sommes, acteurs et spectateurs vivons entourés de miroirs ; en eux, nous cherchons à nous rassurer sur notre pouvoir de captiver ou d’impressionner les autres, tout en demeurant à l’affût des imperfections qui pourraient nuire à l’apparence que nous voulons donner ». (p. 129) À l’affût du moindre détail révélateur, la conscience exacerbée et critique de soi finit par empêcher toute spontanéité. Elle provient « du fait que l’on croit de moins en moins en la réalité du monde extérieur, celui-ci ayant perdu son immédiateté dans une société dominée par « l’information symbolique médiatisée » ». De plus « l’élimination des compétences tant au bureau qu’à l’usine crée des conditions telles que la puissance de travail se mesure en termes de personnalité plutôt que de force ou d’intelligence » (p. 130).

4 – Zapper les identifications. Avec le développement des caméscopes, les jeunes ont aujourd’hui pris l’habitude de se voir sur l’écran du téléviseur ou de l’ordinateur familial, à tel point que les technologies du numérique risquent bientôt de substituer au traditionnel « stade du miroir » – où l’enfant découvre son image dans un miroir d’argent qui lui fait face – un « stade de l’écran ». Or cette situation modifie radicalement le rapport des jeunes d’aujourd’hui à leur propre image. En effet, quand les représentations de soi se multiplient, l’identité ne s’attache plus à aucune. Rares, les images emprisonnaient l’apparence, nombreuses, elles libèrent au contraire l’image de chacun de la référence au reflet visuel. Sous l’effet de la généralisation de la photographie familiale et des nouvelles technologies, les jeunes rattachent donc beaucoup moins leur intimité et leur identité à la représentation visuelle d’eux-mêmes. Ils n’ont plus une image d’eux-mêmes, mais plusieurs, et ils apprennent à en jouer. Serge Tisseron en 2006.

L’extimité diffère de l’exhibitionnisme par le fait que l’on est pas extime avec des inconnus, mais avec des autres qui nous ressemblent. Le Selfie, comme un article de blog où l’on raconte son mal être après une rupture, est un déclencheur de l’échange, de la conversation, de la validation par autrui.

 

Du podcast narcissisme selfie studio404

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