Chaque mois, le Studio 404, l’émission de société numérique, discute et analyse les effets du numérique sur nos vies, nos mœurs et nos comportements. Je publie ici la chronique rédigée pour l’émission, ça évite qu’elle pourrisse dans le cloud de Google.

Je vais vous parler d’un sujet interdit, un sujet qui est un peu le Necronomicon de l’internet. Une notion dont personne ne parle sans jeter quelques coups d’oeil paniqués derrière son épaule, sans serrer un tout petit peu les fesses. Et pour cause, ceux qui ont osé rétablir la vérité ont fini dans les goulags du deep web, ou pire, dans les geôles de Guantanamo réservés aux journalistes qui font leur travail correctement. Mais grâce à cette courageuse prise de risque, vous pourrez enfin vous regarder dans la glace en vous disant “Oh que c’est bon de faire preuve de professionnalisme, oh que c’est bon d’être rigoureux, oh oui tu es beau quand tu sais de quoi tu parles !”.

Ce sujet a fait couler beaucoup de bande passante depuis trois ou quatre ans, et pas un n’a eu les couilles de le traiter correctement. Ce sujet c’est l’anonymat. Attendez ! Attendez ! Je sais ce que vous vous dites “Agnagnagna les anonymous agnagnagna Wikileaks agnagnagna l’anonymat c’est bien c’est pas bien on s’en fout”, ne passez pas tout de suite à la prochaine chronique, ne me réduisez pas au silence numérique : je ne vais pas vous parler que de ça.

La vérité est très simple : non, Bogossdu42, Baborlelefan, Khaleesi_de_tourcoing, Lapin_Blanc Vous. N’êtes. Pas. Anonymes. Alors J’anticipe direct les modérateurs du forum SécuritéReseau.com qui lèvent déjà les yeux au ciel en se disant “Hey mais bien sûr que personne n’est anonyme, je pose un cookie dans ta backdoor et je te trace l’IP jusque derrière ton masque de sous-réseau et c’est dans la poche”. Oh les gros geek, je ne vais pas vous parler technique non plus. Je vais simplement vous expliquer une différence fondamentale : la différence entre l’anonymat et le pseudonymat.

Metaphorung

Prenez dix personnes dans une salle, mettez leur chacun un masque blanc identique, puis peignez chaque masque d’une couleur. Ca fait des power rangers. Demandez à un des types de tuer un autre, ensuite mélangez les. Non seulement vous savez qui est mort – le masque bleu – mais en plus vous savez qui l’a tué – le masque rose. Et vous êtes capables de le retrouver parmi les autres masques. Vous ne connaissez pas son identité civile, mais vous savez qu’il est un meurtrier, et que c’est lui, pas le masque jaune.

Rappelez-vous Lapin_Blanc en 2010, qui annonçait la prétendue mort de Bernard Montiel, et les médias qui ruent dans les brancards en titrant : “Danger, Internet, Corruption et Viol – Comment l’anonymat transforme le web en western moderne”. Pourtant nous savons qui est le coupable : il s’agit de Lapin_Blanc, on ne peut pas trouver son identité civile mais qu’importe ? Son pseudonyme et les actions qu’il fait sous ce pseudonyme forment une identité numérique. On sait désormais qu’on ne peut se fier à ce qu’il raconte, qu’on ne peut pas faire confiance à ce qu’il annonce, et on peut tenir un registre de ses actions.

Revenons à la métaphore de mes power rangers. Je réunis mes 10 masques blancs à nouveau, mais cette fois je ne les peins pas. Ca fait le Klu Klux Klan. je demande à un mec d’en buter un autre, puis de courir dans tous les sens pour se mélanger. Est-ce que je suis capable de savoir qui est le tueur ? Non. Et pourtant ils sont seulement 10.

Faites la même chose avec 10 000 personnes, qui font tomber des sites au lieu de tuer des gens, et vous avez les anonymous. Pas d’identité, pas de nom : l’anonymat.

Non vous n’êtes pas anonymes sur Twitter derrière votre avatar et votre pseudo, et vous le sentez bien quand vous agissez. Le pseudo participe de la déshinibition, nous sommes moins timides, mais nous ne nous sentons pas plus libres ni déresponsabilisés. Et au contraire, on s’attache à cette identité numérique, c’est peut-être un personnage différent de nous dans la vraie vie, mais ça n’en reste pas moins une partie de notre personnalité que l’on a décidé d’exprimer, et je ne pense pas quelqu’un capable de rompre ce jeu d’impression, de tuer cet avatar pour la beauté du geste. Ca me fait penser à cette scène de Community où l’as du Storytelling, Abed, prend un crayon entre ses mains, lui donne un nom, raconte une histoire touchante et le romps d’un coup sec sous les cris de ses camarades, avant de les regarder dans les yeux et leur dire “Ce n’est qu’un objet les amis.”.

Tout ça pour vous dire que – en tant qu’explorateur des territoires numériques – je ne connais qu’un seul type d’endroit où l’on est socialement anonyme : les chan. Sur 4chan par exemple, pas besoin de créer un compte, et votre pseudo par défaut est “anonymous”. Impossible de savoir si le mec qui poste, qui commente et recommente derrière est la même personne ou 3 personnes différentes. Elle est là la vraie puissance de l’anonymat : tout le monde à le même nom, on ne peut pas vous compter, vous vous fondez dans une masse informe de personnes qui vous ressemblent comme deux gouttes d’eau. Votre identité n’existe pas, la notion d’individu elle même a disparu. Là on a de la vraie déresponsabilisation, de la liberté : on peut faire ce qu’on veut.

Alors arrêtez de tout confondre et surtout de blâmer internet qui nous rend tous anonymes et déresponsabilise nos actions. Personne n’est anonyme sur internet, à part une poignée d’illuminés.

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