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Jargon et contre-productivité au sein de la lutte féministe
Pourquoi les jargons et langues vernaculaires peuvent parfois jouer un rôle excluant ?
Sylvain comment 0 Comments

Chaque mois, le Studio 404, l’émission de société numérique, discute et analyse les effets du numérique sur nos vies, nos mœurs et nos comportements. Je publie ici la chronique rédigée pour l’émission, ça évite qu’elle pourrisse dans le cloud de Google.

https://soundcloud.com/studio404/studio404-decembre2014-2

Comme vous le savez tous, je travaille dans la publicité et le marketing. Nous avons, dans ce domaine, une manière bien particulière de parler. D’aucuns parleront de jargon, d’autres de langage vernaculaire, je préfère parler de B U L L S H I T.

Oui oui, de la merde de taureau, mais attention, du bullshit comme défini par Harry Frankfurt, dans son livre On Bullshit. Pour lui Bullshit n’a aucun rapport avec vérité ou mensonge, il s’agit juste d’un procédé pour dissimuler, impressionner ou contraindre.

Par exemple, lorsque je dis à un client : “Vous savez Gérard, l’important, c’est d’aller à la rencontre du consommateur là où il se trouve, activer les points de contacts les plus pertinents en fonction du consumer journey afin de maximiser la viralité autour du stunt. Et pour ça Gérard, je vous recommande vraiment de gamifier l’engagement de vos fans qui, vous le savez, font partie de la génération Y”

Clin d’œil.

Je viens de faire du Bullshit : utiliser des mots vide de sens, ou polysémiques au contraire, pour au mieux essayer d’impressionner Gérard, au pire dissimuler mon ignorance.

Voilà comment, par un truchement digne d’un prestidigitateur, j’en arrive à vous parler de la lutte féministe en ligne, et notamment sur Twitter et les blogs, qui sont les lieux que je fréquente.

Et là vous vous dites “Comment diable fait cet homme pour être aussi logique ?”. La réponse est très simple : il écoute Studio 404 tous les jours.

Revenons à nos moutons euh.. non je ne dis pas que les militants de la cause féministes sont des moutons, ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit monsieur Pujadas. Mes camarades chroniqueurs me voient en train de froisser mes fiches à force de tremblement, mouiller le micro par la sueur qui perle à mon front, car je dois mettre les choses au clair :

Contrairement à ce qu’il peut sembler, non, cette chronique n’est pas un appeau à troll. Je vais donc faire les choses bien et poser le contexte.

*s’éclarcit la gorge*

Trigger warning : mansplaining.

Je suis un cis-hetero blanc, valide, mais pas dudebro ni kyriarche, tendance profem voir allies. Et cette chronique n’a pas forcément pour but de dénoncer l’androcentrisme de la société patriarcale. Je ne vais pas non plus essayer de dénoncer l’objectification sexuelles des personnages féminins dans les jeux vidéo, je ne suis même pas sûr que cette chronique puisse passer le test de Bechdel. J’ai d’ailleurs fait un privileges checking, et je ne pense pas qu’on puisse parler de tokenisme dans mon cas. A ce propos, je suis un fervent défenseur de l’intersectionnalité, notamment sur Twitter, où je trouve parfois les féministes cishet pro-sexe aussi pertinente que des abolos. J’essaye donc d’éviter les radscums et je pense que la culture du call-out tue le blogging féministe à petit feu. Enfin, si quelqu’un-e pense, à l’issue de cette chronique, que je défends l’hétéronormativité, qu’iel vienne en discuter avec moi.

Merci.

Vous n’avez sûrement rien compris. J’ai pour ma part mis 2 bonnes heures, hier, pour écrire ce paragraphe car je voulais éviter tout contresens. Et je ne suis pas sûr à 100% de ne pas en avoir fait.

Alors qu’avons-nous là ? D’où sortent ces termes ? Eh bien je les croise depuis quelques temps sur Twitter et sur les blogs je vous le disais, notamment au sein des communautés de militants et militantes féministes, LGBT et autres luttes contre différentes formes d’oppression de la société.

On remarque d’ailleurs cette tendance qu’on les groupes et communautés sur internet à s’organiser très rapidement en culture,et à créer leur propre langage. Encore une fois, internet ne fait qu’accélérer un processus qui existe déjà depuis longtemps : de nombreux linguistes et sociologues ont par exemple étudié comment se forment les langues vernaculaires dans les cités. Rajoutons à ça la culture anglo-saxonne dans laquelle baigne le web, avec son amour des néologismes et des barbarismes, et on se retrouve très rapidement, au détour d’une timeline,

à regarder des mecs discuter sans comprendre un seul mot de ce qu’ils racontent.

Tout à l’heure, Gérard n’a pas compris un traître mot de ce que je lui racontais, il s’est contenté d’hocher la tête en pensant très fort “ne lui demande pas Gérard, oh non ne lui demande pas ce que veut dire gamifier tu vas passer pour un gros gros con, oh non Gérard, pense à tes enfants, tu ne veux pas passer pour un gros con”. Et c’était EXACTEMENT le but que je cherchais à atteindre : maquiller mes propos pour vendre ma soupe et lui faire avaler mes couleuvres.

Quel est le but, disons, du militantisme féministe ? Sûrement pas ça ! J’ose parler au nom de la majorité des militants-militantes en disant que le but ultime du féminisme est de disparaître, car c’est un combat qui prendra fin quand l’égalité régnera. Pour l’atteindre, il est nécéssaire de sensibiliser le plus de monde possible, des minorités opressées aux riches oppresseurs.

Et  cela ne peut pas passer par un jargon, une langue vernaculaire, même si elle est l’héritage des sciences sociales et notamment des gender studies. C’est triste à dire, mais comme le débat sur la science dans l’émission dernière, il faut vulgariser pour se faire entendre, vulgariser pour se faire comprendre. Ne sombrons pas dans le Bullshit, ce serait trop dommage.

Voilà, merci de m’avoir écouté faire du mansplaining, mais bon j’avais mis un trigger warning hein.

Du podcast féministe jargon studio404

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