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La France après les attentats : merci pour le spectacle
Puisque « Le vrai est un moment du faux », il y a de la sincérité dans notre spectacle
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Chaque mois, le Studio 404, l’émission de société numérique, discute et analyse les effets du numérique sur nos vies, nos mœurs et nos comportements. Je publie ici la chronique rédigée pour l’émission, ça évite qu’elle pourrisse dans le cloud de Google.

 

 

J’habite à côté de la rue de la Fontaine au Roi, à côté du canal, à côté de la place de la  République.

 

Par chance, ce funeste vendredi soir, j’étais dans le 18e.

 

“Merci pour ton témoignage Sylvain, raconte-nous comment un ami du 8e degré s’en est sorti au Bataclan. Dans un article Medium si c’est possible”. Je déconne.

 

Dimanche. Un jour et demi après les « événements » comme on dit, je suis enfin sorti de chez moi. Je suis allé boulevard Richard Lenoir, vers le Bataclan. Je suis allé à République.

Ce qui devait m’émouvoir, ce sont ces dizaines et centaines de personnes, qui baissent la tête, joignent leur main, chantent, pleurent.

 

Ce que j’ai vu, ce sont une cinquantaine de camions télé, avec leur grande parabole sur le toit. De leur porte latérale d’où s’échappe le ronronnement d’un générateur, on voit courir de larges câbles en caoutchouc. Je les suis, nez au sol, et lorsque je relève la tête c’est pour être ébloui par un projecteur. En contre-jour se dessine la silhouette d’un journaliste étranger, le micro à la main.

 

Siamo sulla Piazza della Repubblica a seguire gli attacchi terroristici a Parigi. Era Sergio Tacchini per Rai Uno.

 

Je regarde autour de moi et je vois des reporters courir, caméra au poing, dès qu’ils entendent s’élever un chant de la foule rassemblée. Je les suis, pour voir.

 

Se servant des marches comme d’une petite scène pour dominer la foule, 5 jeunes – bientôt rejoint par d’autres – entonnent un we are the world au son d’un boumbox bluetooth. Il y a un blanc, un noir, un arabe avec une casquette a l’envers, une jeune fille aux cheveux blonds et une autre, d’origine asiatique. Putain c’est ma France ça ! Ah non. C’est une pub Benetton, ou un stock photo qui traine dans la photothèque de la mairie de Paris.

 

Les caméras sont braquées sur eux. Sûr que ça fera de belles images. Mais était-ce vraiment spontanée ? Était-ce réellement la tristesse et le deuil qui ont motivé ces 5 amis ?

 

Je regarde plus loin, et je ne peux m’empêcher de mettre mon mode sceptique en on. Ce mec qui écrit à la craie des messages d’amour, pourquoi le fait-il sous les projos ? Ce couple qui s’embrasse, pourquoi sous les photographes ? J’ai l’impression que chacun fait son acteur pour attirer l’objectif d’une chaîne de TV.

 

Sous chacun de ces gens je vois le titre d’un article du Huffington Post qui flotte en 3D.

 

De deux choses l’une : soit j’ai raison, et nous évoluons dans une dialectique debordienne d’une société dont le spectacle n’est pas un ensemble d’images, mais un rapport social entre des personnes, médiatisé par des images *souffle*. Soit je vois le mal partout et je suis vraiment un sale con de snob désabusé qui n’a pas foi en la sincérité de l’être humain.

 

Comment valider l’une ou l’autre des hypothèses ? Je sais ! Allons sur internet !

 

Car non, je ne veux pas croire que la société du spectacle peut être celle d’Internet et des réseaux sociaux. Rappelez-vous, les internautes ont pris le pouvoir, nous sommes ceux qui produisons le contenu désormais, plus les médias traditionnels. Guy Debord ne peut avoir raison alors qu’il n’a même pas connu internet lol.

 

J’ouvre Internet. Je referme Internet.

 

Mamie Danielle ! Le papa qui explique Daesh à son enfant ! Le joueur de piano à queue !

 

Chaque guerre a ses symboles, ses héros. Et on en a besoin pour garder l’espoir, ou le rallumer. Ce sont les caractéristiques mêmes du principe de propagande. Pensez à Stakhanov, pensez au sniper de Stalingrad, pensez à Jean Moulin et Neil Armstrong. Ces figures sont conçues et produites par les institutions dominantes, qu’il s’agisse d’un gouvernement, d’un état ou d’une dictature. Et elles servent à convaincre, soutenir un effort, rallumer un espoir, justifier des actions.

 

Aujourd’hui les images sont toujours produites par les médias, mais grâce à internet, ce sont les citoyens qui choisissent lesquelles porter aux nues, lesquelles transformer en symbole. La propagande est désormais démocratique et se co-construit sur les réseaux numériques, mais je ne suis pas sûr que la démocratie fasse ressortir le meilleur (en fait je suis Fibre Tigre déguisé).

 

Pourquoi ? Parce que nous sommes biberonnés au spectacle. A quoi sert-il de faire une bonne action s’il n’y a personne pour la médiatiser ? A quoi me sert-il de chanter place de la République s’il n’y a personne pour me filmer ? Comment puis-je rendre hommage à mamie Danielle tout en montrant au maximum de personnes que je l’ai fait (coucou Karim Boukercha) ?

 

Pour rappel, ce bon twitto de Karim Boukercha est à l’origine du Leetchi pour acheter des fleurs à Mamie Danielle et qui a dépassé plus de 15 000€. Il aurait pu juste lui envoyer un bouquet de fleur dans son coin en fait, mais même là, il n’aurait pas pu s’empêcher de le tweeter.

 

« Le vrai est un moment du faux » . Merde, cette phrase est de Guy Debord. Le con, il avait raison.

 

Mais regardons la réalité en face : nous agissons pour le spectacle, tous autant que nous sommes. (Je suis actuellement derrière un micro). Ce n’est pas de notre faute, c’est notre éducation émotionnelle. Nous sommes confrontés constamment à des contenus tire-larmes : des pubs de noël, des vidéos de sauvetage d’animaux, ou de femmes qui entendent pour la première fois-vous-n’imaginez-pas-quelle-a-été-la-première-musique-qu’elle-a-écoutée.

 

Comment voulez-vous qu’une action nous émeuve si elle n’est pas un minimum spectaculaire et relayée comme telle ?

 

Alors quoi ? Je peux vous faire la morale en vous conseillant de réfléchir à la sincérité de ce que vous êtes en train de produire. Mais à quoi bon ? Puisque ceci est notre société du spectacle, puisque « Le vrai est un moment du faux »  comme dit Debord, alors il y a de la sincérité dans votre spectacle, et c’est peut-être le seul endroit où il y en a. Alors continuez, de toutes manières il faut que ça sorte, je le sais bien, je suis le premier à le faire.

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