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Medium, ce Ted du pauvre
A deux start-ups, si t'as pas posté sur Medium, t’as raté ta vie
Sylvain comment 0 Comments

Chaque mois, le Studio 404, l’émission de société numérique, discute et analyse les effets du numérique sur nos vies, nos mœurs et nos comportements. Je publie ici la chronique rédigée pour l’émission, ça évite qu’elle pourrisse dans le cloud de Google.

Vous connaissez Medium ? Non je pose la question parce que j’anime des ateliers numériques dans les entreprises en ce moment et personne ne connaît. Medium – pour ceux qui ne savent pas (n’hésitez pas à me contacter pour vos entreprises, mariages, barmitzva) – c’est une plateforme de blogging hyper simple qui a un peu posé les canons de à quoi doit ressembler un billet sur internet aujourd’hui.

Pour info, Medium a été créé par Evan Williams, qui avait aussi co-fondé Twitter. Au début la plateforme était réservé à des VIP, avec un délire de co-optation et tout. Donc on peut voir Medium comme une plateforme de blogging très “quali” avec une sélection de posts réalisés par des curators etc. C’était une bonne idée. C’était.

Parenthèse drôle : Ev Williams, avant Twitter, avait créé une app de Podcast qui s’appelait… Odéo.

Fond blanc, une seule colonne, grandes marges, corps de texte de taille énorme, titre H1 et H2 de taille que je qualifierai de gigantesque, grandes images plein pot et bloc de citation avec des guillemets géants. A l’opposé de la nomenclature de votre rapport de stage (Arial 12 justifié) ou des principaux sites médias (pub, pub, pub, titre de l’article, pub, puuuuuuub, pub, pub, chapô, pubpubpub, début de l’article).

Medium ça ressemble donc à un téléphone pour personnes âgées, avec des grandes touches pour taper 112. Et c’est toute la mission du service : s’il restait des personnes qui n’arrivaient pas à utiliser Word ou WordPress, ben là on peut dire que c’est bon, n’importe quel péquin a les outils pour délivrer sa science au world wide web.

Pourquoi c’est si peu connu encore ? Parce que Medium reste pour l’instant sclérosé dans le milieu si original et intéressant des entrepreneurs du web. Pour les nostalgiques de l’ère blogging qui seraient passé à côté de Medium, vous allez y retrouver vos petits. Ceux qui commencent à s’emmerder sur Linkedin aussi.

Rapide typologie des articles que l’on trouve sur Medium, vous allez vite comprendre :

 

1. Le chômeur qui se laisse pas abattre

Le mec s’est fait virer de sa boite et il nous dit pourquoi ça été la meilleure décision de sa vie. Voyez le paradoxe.

Pas facile de se faire remercier. Ça donne pas une image sociale hyper valorisante dans notre société du travail, alors la plupart du temps on essaye de le cacher. EH BEH NON. Car comme vous le savez, les Chinois utilisent le même mot pour dire crise et opportunité. Dans ce genre d’article l’auteur va donc nous expliquer son hero’s journey : comment tout allait bien, l’élément déclencheur, d’un coup il ne trouve plus de sens dans son travail, il se fait virer parce qu’il ne s’entend plus avec son patron et il n’a jamais été aussi heureux depuis qu’il est au chômage. J’imagine que ces mecs ont tous la gueule de Vincent Lindon et tapent sur leurs claviers en répétant “tout va bien sisi tout va bien j’écris un article sur Medium làà tout va bien”.

BONUS : Et d’ailleurs ! Il monte sa startup de newsletter bi-quotidienne sur le thème des astuces de productivité, inscrivez-vous puisqu’il a mis un lien à la fin, pratique !

 

2. Transition parfaite avec mon second point : Les productivistes.

« Pourquoi je me lève tous les matins à 5h40 et comment ça change tout (surtout mon état de santé) » ou « ces trois mots vont rendre toutes vos réunions 10 fois plus productives » ou encore « Découvrez ce secret qui vous fait gagner 4h par jour ». Je crois que c’est ceux que je déteste le plus, pour deux raisons : premièrement, les mecs qui écrivent ça symbolisent tous les dérapages du capitalisme. Ensuite, que des mecs nous imposent leur rythme de vie avec un grand sourire sans dent ça me fait trop penser à Dukan ou aux mecs qui te vendent des extracteurs de jus sur Youtube. Les pires charlatans.

BONUS : j’avais adoré cet article Medium d’un type qui disait « Je n’arrive pas à me lever le matin, je bois tous les soirs, je suis le plus gros procrastinateur que la terre ait porté : voici mes conseils pour ne rien foutre au bureau »

 

3. Les narcissiX (contraction de narcisses et de TEdX, vous allez comprendre)

Les narcissiX pensent avoir eu un parcours si intéressant qu’ils croient sincèrement qu’ils peuvent inspirer les autres

Là pour le coup Medium devient le TED du pauvre. « De pizzaiolo analphabète aux bancs de Sciences PO, comment j’ai monté une startup qui va faire du monde un meilleur endroit. » Ou des trucs aussi ridicules que « ce que j’ai appris de mon voyage en Inde pendant mon année de césure et pourquoi vous devriez faire pareil ». Les auteurs enfoncent des portes ouvertes sur la notion de travail avec une voiture bélier. Sur le sens de la vie, l’équilibre, la société qui va mal et les gens qui ont su rester simple comme ce vendeur de cigarette indien qui gagne 30cts par jour à seulement 12 ans et demi, inspirant ! Philosophie Bac-6 option comptoir de bar à jus. Mais mec garde tes leçons pour toi, je suis en CDI dans une multinationale et je suis heureux !

BONUS : j’ai pris le top 50 des gros narcisses et j’ai compté le nombre d’hommes blancs : beaucoup.

 

Cet entre-soi est devenu hyper gênant et hyper normalisé. On dirait que comme la forme est la même pour tout le monde, le fond est aussi fait du même moule. Tout le monde veut son commentaire « so inspiring, thanks for that dude ! ».

Il y a déjà des memes aux etats unis autour de Medium à base de « Oh you should definitively write a Medium post about it ! » ou encore des recettes du type « 1. Créez votre startup 2. Faites faillite 3. Ecrivez un post sur Medium 4. Recommences l’étape 1 »

C’est hyper triste et énervant, j’ai l’impression de retrouver le mauvais blogging de 2005 et sa course aux abonnés Flux RSS dont on parlait la dernière fois. Sauf qu’à l’époque, au moins, on pouvait mettre une bannière One Piece sur son blog.

Au fond ce qui m’énerve le plus, c’est sûrement que c’est hyper-facile de finir sur la home Medium France. Il suffit de suivre la recette. C’est donc un mélange de jalousie vous l’aurez compris, mais aussi de déception : encore une fois on nous a donné la possibilité de recommencer à zero là où les médias ont tous fini par faire du clickbait. Et devinez-quoi : on finit par faire du clickbait de startuper. Comme si internet – finalement – était voué à la médiocrité collective par manque d’originalité personnelle.

 

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