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Bonjour, c'est Valentine
Hello it's Valentine, ou la détresse du like
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Chaque mois, le Studio 404, l’émission de société numérique, discute et analyse les effets du numérique sur nos vies, nos mœurs et nos comportements. Je publie ici la chronique rédigée pour l’émission, ça évite qu’elle pourrisse dans le cloud de Google.

 

Hello, it’s Valentine (sur le ton de Bonjour c’est Fibre Tigre)

 

Pour cette rentrée littéraire 2056, nous allons parler du prix du Roman Historique : “Et si on parlait d’Instagram ?”, autobiographie d’une blogueuse en 2010, par la vénérable et prolifique Valentine Vanesse, qui – coïncidence du calendrier – fête ses 73 ans aujourd’hui.

 

Ce roman revient sur un épisode bouleversant de sa vie. Un épisode qui a déclenché la fin de sa carrière de blogueuse, 3 ans avant l’éclatement de la seconde bulle internet.

 

L’ouvrage débute par la re-publication brute, sans mise en forme, du billet de blog qui avait disparu du web en juillet 2016, où Valentine Vanesse livrait un témoignage touchant, profondément déçue et choquer de la passivité de ses lectrices sur instagram.

 

Pour moi, c’est juste une évidence, quelque chose qui me semble logique. Ne pas « Liker » si j’aime me paraîtrait très hypocrite de ma part : j’aime mais je ne le fais pas savoir à la personne ? Pourquoi ? Qu’est-ce que j’en retire in fine, de ne pas « Liker » ?

Double cliquer sur mon écran ne me demande aucun effort à moi. En faisant ce geste je ne m’engage absolument pas, mais je le fais car cela me semble important, dans une démarche de spectatrice enthousiaste. Comme à l’issue d’un spectacle j’applaudirais la performance des artistes. Même topo. Mes proches vous confirmeraient que j’adore applaudir ! ha ha

 

En effet, 2 000 likes pour 25 000 impressions. Un taux de conversion de 8%, trop peu pour notre jeune auteure, au regard du travail déployée alors.

La tempête de haine déclenchée par ce post sera sans précédent. Aujourd’hui, les internautes savent qu’ils ont eu tort et reconnaissent sans détour le regard génial et visionnaire que Valentine “Valoche” Vanesse portait alors sur notre société et notre économie. Mais en 2016, le monde n’était pas prêt.

 

Et pourtant, d’autres génies, d’autres visionnaires prenaient déjà la parole pour mettre en garde les internautes et leur montrer les signes qu’ils ne voyaient pas encore.

 

https://soundcloud.com/dequaliter/studio404-decembre2015

De 1:40:27 à 1:40:42

 

Extrait des Mémoires d’Henry Michel, Membrane et Dilatation. Aux éditions de la Patchole. 2015.

 

Et soudain, les consciences s’alignèrent. Internet compris alors qu’il existait une et une seule règle qui sous tend toute la toile : tout le monde regarde ses stats.

 

Tous les blogueurs, instagrameurs, twittos, podcasteurs, livestreamers comptent leur stats, leurs clics et leurs likes.

 

Les yeux rivés sur Google Analytics, j’entends la complainte de l’internaute d’alors. Il n’y a pas ici, comme certains ont pu le dire à l’époque, un jeu d’ego ou encore un jeu économique où la statistique est une monnaie d’échange avec les marques.

 

C’est bien plus que cela.

 

On a entendu “Valentine est maladroite et à fleur de peau” ou “c’est ce qui la fait vivre, normal qu’elle se plaigne”.

 

C’est bien plus que cela.

 

On a aussi dit “elle ne sait pas écrire”

 

Ça c’est tout à fait vrai.

 

Mais ce qui est vrai également, c’est que tous ces indicateurs que nous fournissent les plateformes sur lesquels nous livrons du contenu nous permettent de garder le contrôle et surtout d’agir, de réagir et de faire.

 

Lorsque Valentine moque et plaint la passivité de ses lectrices, elle exprime sa peur de la passivité à une échelle plus métaphysique. Le monde dans lequel nous vivions ne nous permettaient plus d’être passif : l’immobilisme c’est la mort, le mouvement c’est la vie. Nous avions peur.

 

Un contenu provoque des chiffres qui me permettent de mesurer mon efficacité.

 

“Ce tweet n’a récolté que 3 likes depuis sa publication ? Je le supprime”

Extrait de Fibre Tigre, twitto ordinaire, 2013

 

Stressés par la data, nous relevions nos compteurs en permanence. Les professionnels de l’époque avait même trouvé un nom pour ça : les vanity metrics. C’est cette course qui sous-tendait l’économie du web. Elle était futile et nous le savions, nous la moquions mais en réalité nous n’osions pas nous en affranchir. Les plus courageux disaient n’en avoir cure, mais ils savaient parfaitement qui regardaient leur story Snapchat. Ils regardaient en cachette, ils regardaient comme tout le monde.

 

Aujourd’hui nous dévorons ce roman historique pour nous rappeler qui nous étions et les erreurs que nous avons faites.

 

Aujourd’hui, dans le 4e internet, celui du slow-consuming, nous avons supprimé les indicateurs et ne publions plus que du contenu pur, pour ce qu’il est.

 

Et plus personne ne s’énerve.

Par contre tout le monde parle très, très lentement.

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