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Le reverse-stalking, l'art de brouiller les pistes
Typologie du reverse-stalking
Sylvain comment 0 Comments

Chaque mois, le Studio 404, l’émission de société numérique, discute et analyse les effets du numérique sur nos vies, nos mœurs et nos comportements. Je publie ici la chronique rédigée pour l’émission, ça évite qu’elle pourrisse dans le cloud de Google.

 

Février 2016. Le directeur marketing de Webedia, un dénommé Gérard Soussix, tape mon nom dans Google après que mon CV ait atterri sur son bureau. Quelques minutes plus tard, il ressert le nœud de sa cravate d’un air satisfait. « Haha les jeunes aujourd’hui, ils ne savent pas se protéger ». Mr. Saucisse a réussi un coup de maître : en uploadant la photo de mon CV dans Google Images, il est tombé sur mon profil Gravatar. Il a ainsi accès à tous les commentaires que j’ai pu laisser sur des blogs. Il est plutôt satisfait de ce qu’il voit : blogs de marketing, sites de critiques publicitaires et de réflexions stratégiques. Tous mes commentaires sont constructifs et argumentés « à la bonne heure » se dit-il « ce Sylvain Paley n’est pas un troll ».

 

Avril 2013, cette twitta est en train d’éplucher mon blog pour remonter le plus loin possible dans ma vie. Elle en est à l’année 2009. C’est alors qu’au détour d’une vieille url, elle découvre mon premier pseudo, qui est aussi ma première adresse gmail. Sisoo42. Ni une ni deux, elle s’en sert pour dénicher ma chaîne Youtube cachée. Et elle y découvre des vidéos de moi en train de soigner des chats dans un refuge animalier : « trop mignon » se dit-elle.

 

Août 2052, le fisc est à mes trousses. Il a mis le grappin sur tous les membres de Qualiter après que le nom de Fibre soit apparu dans un leak du Monde : les Patreos Paper. Les cracks de la cybersécurité de la Commission De Groupe des Finances Départementales Publiques, la fameuse CDGROFDP, retournent le web à la recherche d’un indice sur ma localisation. En tapant mon nom dans Google suivi de mon numéro de SIRET – ce sont des cracks de la cybersécurité, ne l’oublions pas – ils tombent sur un post sur le forum Autoentrepreneur-info-droit où je m’exprime en ces termes : « Coucou les filles, vous avez des arguments pour convaincre mes amis de payer leurs impôts en France ? Je trouve que c’est très important ». Boum.

 

Le point commun entre ces trois histoires vraies, c’est moi qui disparaît dans un bruissement de cape en lâchant un rire diabolique. Vous êtes des mouches et vous marchez en équilibre sur les fils tendus de la toile que j’ai tissé pour vous.

 

On appelle ça du reverse-stalking : ça désigne l’action de laisser intentionnellement de vrais ou faux indices pour jouer avec les stalkers ou simplement pour les emmener sur un terrain plus avantageux.

 

On le fait pour diverses raisons, consciemment ou non, mais on le fait absolument tous. Voici quelques exemples pour illustrer le spectre du reverse-stalking.

 

Un petit subli, s’il ne mentionne personne, est destiné à quelqu’un. Et notre petit rêve mouillé, c’est que ce quelqu’un tombe dessus. Reverse-stalking en mode vengeur pas vraiment masqué mais totalement aigri, exemple de tweet : “le jour où je fais payer l’enregistrement de mes podcasts rappelez-moi d’où je viens”. Il se reconnaitra (subli de subli).

 

Hop hop hop ce petit selfie naïvement posté pile au moment où votre target est connectée sur instagram parce que vous l’avez vu liker dans l’onglet activité. Reverse-stalking “marketing” en mode le bon message au bon moment.

 

Encore plus facile : le petit « Marre d’être pris en otage par la RATP ! », posté depuis un métro où aucun mouvement social n’est à déplorer. Pourquoi ? Vous êtes en retard au taf et votre boss a un compte Twitter. Reverse-stalking préventif en mode alibi.

 

La typologie du reverse-stalking est très fournie. On le fait parfois pour donner du grain à moudre à ses haters, souvent parce qu’il y a du plaisir à avoir le contrôle, parce que c’est drôle aussi de faire marcher les gens et de se prouver qu’on maîtrise tellement le stalking qu’on peut l’anticiper. Le reverse-stalking amical, ça marche aussi, avec les potes, sous la forme de petits clins d’oeil malins et croquants. On le fait de manière très sérieuse aussi, lorsqu’on cherche un emploi : ça s’appelle l’e-réputation, mais en fin de compte, c’est du reverse-stalking cogipien de mettre son CV en ligne.

 

En fait, de la même manière que le stalking et ses techniques sont un acquis, même un réflexe dont on n’a pas honte, le reverse-stalking est une action assez naturel que l’on fait tous au quotidien, puisque c’est l’essence même de quelque-chose dont on parle souvent ici chez 404 : la représentation de soi. Scénariser sa life sur internet, poster la bonne photo au bon moment, faire des drama, des “asymptotes de la réalité” comme dit Fibrou : c’est tout ça. Et bon an, mal an : ça finit par faire partie de notre culture. Vous vous rappelez la dernière fois que l’on s’est offusqué d’un selfie ?

 

Alors il y a peut-être une différence d’objectif entre optimiser sa présence en ligne et être le tueur du Zodiac (quoi que) mais la méthodologie est la même. Se mettre dans la peau des stalkers et semer des indices d’apparences authentiques. C’est de la manipulation, clairement, mais un genre de manipulation qui a développé quelque chose de très intéressant chez les gens : l’empathie.

 

Se mettre à la place de l’autre, comprendre ce qu’il vit, ses émotions, pour mieux l’anticiper. Alors oui, passer par de la manipulation pour faire naître ça chez les gens, c’est vraiment tordu et malsain, j’en conviens, mais bon : c’est internet non ?

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