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On n'a rien vu venir, c'est de la faute de qui ?
Marine Le Pen présidente de la République
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Chaque mois, le Studio 404, l’émission de société numérique, discute et analyse les effets du numérique sur nos vies, nos mœurs et nos comportements. Je publie ici la chronique rédigée pour l’émission, ça évite qu’elle pourrisse dans le cloud de Google.

 

On n’a rien vu venir.

 

Rien sans les sondages, rien dans la presse.

 

On n’a rien vu venir.

 

Rien non plus dans mon fil Facebook : ni avant l’élection, ni après. Tout le monde pleure dans cette Timeline, où sont les 58% qui devraient se réjouir ? Pourquoi je ne les vois pas, ces électeurs ?

 

On n’a rien vu venir.

 

La voici donc, cette fameuse “bulle filtrante” que je gonfle gonfle gonfle tous les jours depuis que je suis inscrit sur les réseaux sociaux.

 

On n’a rien vu venir et aujourd’hui au Tank, Daz, Mélissa et Lam ne sont pas venu enregistrer.

 

Depuis que Marine Le Pen a été élu à 58% au second tour contre Philippe Poutou, les actes violents et racistes se multiplient dans les rues. Les Français issus de l’immigration ne sortent plus de chez eux. Seuls les coursiers Deliveroo blancs osent leur livrer des pots-au-feu et des saucisses-purée.

 

On avait eu un aperçu avec le Brexit, une confirmation avec Trump mais là c’est sûr maintenant : tout ce que l’on lit et consomme comme information en ligne passe à travers un filtre instagram qui rend tout joli. “Miroir miroir, dis-moi ce qui est vrai ? Dis moi, dis moi qui sont les bâtards ?” comme se le demandait à peu près Lacrim. Pardon je devais rendre un hommage à Daz, petit prince parti trop vite, en plaçant du rap FR dans ma chronique.

 

Et le miroir me répond :

“Mais ce qui est vrai, Sylvain, c’est ce que l’algorithme affiche dans ton fil d’actualité”.

 

Et pourtant nous nous l’étions promis après Trump : on ne nous y reprendra pas. Facebook ne nous mentira pas une seconde fois.

 

Car nous avons pris des mesures très fortes. D’abord, Facebook et Google ont arrêté de financer des sites de fausses news en coupant leurs revenus publicitaires.

 

Ensuite #lesmedias ont fait leur mea culpa, le “media culpa” comme l’a titré Libé. Ils ont promis de faire plus attention, d’aller à la rencontre des vrais électeurs, de casser leur image élitiste de bobos hipster gauchos parigo qui font du Facebook Live et du fact-checking.

 

Et nous on s’était dit qu’on allait élargir nos cercles, lire des contenus qui vont à l’encontre de nos opinions.

 

Mais rien de tout ça n’a fonctionné : on n’a rien vu venir. Quelles sont donc les secrètes arcanes maniées par les équipes du front national pour réussir à passer sous le radar de cette manière ? A convaincre sans faire de bruit ?

 

J’ai tenté de reconstituer les grandes étapes de cette campagne numérique et d’en comprendre la réussite.

 

Tout commence avec la défaite de Sarkozy aux primaires de la droite, c’est aussi la défaite de la communication politique basée sur le buzz : une bonne punchline, un élément de langage comme on dit en “Comm Pol” et c’est la reprise dans tous les titres de la presse en ligne, puis de la presse papier. A Sciences-Po, lorsqu’on parlera de cette époque, on évoquera la période “Double ration de frites”.

 

Trump nous l’a montré, puis Marine Le Pen : aujourd’hui la comm pol se joue en gonflant des bulles de plus en plus grosses et de plus en plus nombreuses comme autant de mondes parallèles dans lesquelles s’appliquent des lois propres et une réalité propre.

 

Second temps fort de cette élection :

François Hollande qui rassemble une nouvelle fois la gauche à l’issue de la primaire. Là encore, une stratégie a fait long feu lui aura au moins permi de se hisser jusqu’au premier tour : multiplier les meetings et événements avec sa flopée d’artistes et de stars. On se demande ce qui a capoté : la nature des soutiens “artistes gauche caviar bobo parisiens” qu’on ne veut plus voir ? Ou simplement l’endorsement par des stars qu’on considère beaucoup trop éloignés de la réalité du peuple ?

 

Morceaux choisis sur Twitter à propos de la liste des 50 artistes qui soutiennent FH :

 

“la gauche bobo caviar dans toute sa splendeur, 3/4 sont des artistes (MDR) subventionnés

gardez bien cette liste”

 

“OK on se prend une leçon de civisme par des bourgeois, petits notables,bobos parisiens et pour là plupart exilés fiscaux “

 

Je ne vais pas revenir sur la notion de fachosphère, Mélissa en avait parlé dans une chronique, mais il faut comprendre que la stratégie numérique de MLP sur internet en est largement inspirée, voire affiliée.

 

Ces tweets que je viens de citer ne sont pas rédigés par des Jérôme Plénet ou des Sofia Courrèges. Pas non plus par des Sisoo42 ou des Monsieur Julien. Pas de nom propre, pas de “surnom”.

 

Non, nous parlons ici de “VraiFrancais83”, “FilFrance”, “Patriote44” ou encore “BleuTurquoise”. Ce ne sont pas de simples citoyens qui se demandent quel papier mettre dans l’urne, mais bien des ambassadeurs du mouvement bleu marine, gonflés à bloc par les CM du Front National qui les alimentent en contenu à partager sur les réseaux sociaux.

 

Rien d’officiel dans cette stratégie mais des rouages bien huilés, éprouvés encore une fois dans la campagne américaine. Les futurs ambassadeurs sont identifiés grâce aux logiciels de gestion des données de campagne, on repère ceux qui interagissent le plus sur les réseaux sociaux, ceux qui ouvrent le plus de newsletter, etc. On leur adresse ensuite des messages ciblés pour qu’ils les propagent.

 

Voici la com politique nouvelle génération.

 

Cette stratégie de l’empowerment a aussi son contenu idéal.

 

Le format qui s’est le plus développé pendant cette campagne, c’est la capture d’écran d’article. Facile à modifier avec Chrome, facile à redimensionner pour faire disparaître la source. La capture d’écran est devenu le medium de la fausse news. Même plus besoin de s’emmerder à créer des faux sites qui ont le look&feel des sites de presse.

 

La dernière étape de cette campagne réussie, c’est l’appui de sites d’extrême droite qui ont pris de plus en plus de poids et de légitimité, et qui ont permis de donner un cadre “caution” à toute cette intox. Si bien que certaines histoires complètement fausses se sont retrouvés dans le fil AFP à plusieurs reprises. Je pense à Fdesouche, Egalité et Réconcialition ou encore Breitbart, qui ont grandement contribué à cette élection.

 

Du tweet de patriote avec fausse capture d’écran au fil AFP. Voici qui résume bien tout le travail de communication numérique du Front National.

 

Ce qu’a compris le FN depuis longtemps – et ça va de pair avec le positionnement “nous on est proche du peuple” – c’est que la masse électorale n’en peut plus des messages descendants. Les Français ne supportent plus la centralisation parisienne, la capitale culturelle et intellectuelle donneuse de leçon. Le FN applique des méthodes dont on parle depuis longtemps en politique : celle des mouvements grassroots, ces volontaires à l’échelle ultralocale qui animent et organisent événements, porte à porte etc.

 

Et sur le numérique, cette échelle ultralocale, ce sont les fameuses bulles.

 

Pour le dire en langage marketing, on est réellement passé du one to many, au many to many. Et le Front National a donné le pouvoir au peuple, le pouvoir d’avoir un poids dans l’élection.

 

Si Hitler avait inventé la propagande d’Etat grâce aux médias de masse, les populistes d’Europe et d’Amérique aujourd’hui ont inventé la propagande démocratique sur les réseaux sociaux.

 

Je reviens du futur, Marine Le Pen a été élue et les chercheurs du CERN m’ont envoyé dans le passé pour vous mettre en garde. C’est bien beau d’essayer de briser sa bulle, d’élargir ses horizons pour comprendre son prochain. Mais c’est inutile, la reproduction sociale n’a pas attendu Facebook : vous êtes nés dans une bulle filtrante.

 

Le véritable enjeu des prochaines années, c’est tenter d’avoir quelqu’un pour représenter ses idées au niveau politique. Et la mauvaise nouvelle, c’est que ce n’est plus en votant que l’on fait ça, c’est en s’engageant à l’échelle locale, dans votre quartier comme dans votre bulle Facebook.

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