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Pitcher plus pour gagner mass : bienvenue dans le monde merveilleux des start ups
Emission spéciale 1997
Sylvain comment 0 Comments

Chaque mois, le Studio 404, l’émission de société numérique, discute et analyse les effets du numérique sur nos vies, nos mœurs et nos comportements. Je publie ici la chronique rédigée pour l’émission, ça évite qu’elle pourrisse dans le cloud de Google.

 

Pitcher ? Startup ? Vous n’avez rien compris à ce titre ? C’est normal. Mais heureusement pour vous, je suis là pour partager mon expérience. Eh oui : je suis connecté à l’internet depuis 4 mois maintenant.

 

Depuis 4 mois, je suis branché sur des salons de discussion, des chatrooms sur ICQ et AIM, et je cyber-discute pas mal avec des américains. Eh bien je vais vous dire un truc les potes, ce qu’il se passe sur la côte ouest des Etats-Unis en ce moment, c’est vraiment méga-chouette.

 

Si vous suivez un peu la presse économique, vous êtes sûrement au courant qu’il y a un an et demi, il s’est passé un truc complètement fou dans le monde de la finance. Netscape Navigator, votre navigateur internet, est entré en bourse. Jusque là rien de délirant. Sauf que à ce moment là, Netscape existait depuis seulement 16 mois. 16 mois. Là on commence à se dire “bravo les mecs, on doit pas sniffer que du bois de santal à San Francisco”. Et c’est pas fini. Pour sa première journée en bourse, Netscape clôt le Nasdaq à 58$, avec une ouverture à 28$. Boom, ça déménage un max. A la fin de la journée, l’entreprise est valorisée à 3 milliards de dollars.

 

Et le plus dément les loulous, c’est que cette boîte ne gagne pas un rond, il ne sont même pas à l’équilibre. Marc Andreessen, le fondateur, est devenu milliardaire en une nuit, tout simplement.

 

Eh ben voilà, c’est ça une startup.

 

Alors je sais ce que vous allez me dire “Mais Sylvain, tu parles que de pez, internet c’est pas ça. Internet c’est enfin le monde qui s’affranchit de l’économie capitaliste qu’on attendait tous, c’est le catalogue des connaissances universelles, c’est l’internet Archive – créé l’année dernière – ne vient pas tout gâcher avec l’argent !”

 

Elle est bien belle votre utopie les gars, mais sans ces entreprises, vous n’avez pas de navigateur, vous n’avez pas de modem, vous n’achetez pas livres sur Amazon, vous n’avez pas les supers pages en Flash que l’on commence à voir.

 

Internet, c’est le territoire de l’innovation multimédia. Il y a tout à inventer, et entre nous, il y a pas mal de fric à se faire.

 

Je le redis : une entreprise vieille d’un an, sans modèle économique, qui rentre en bourse pour que son fondateur devienne milliardaire ? Euh, dépêchez-vous, ça va pas durer 20 ans cette histoire. Les gens vont vite se rendre compte qu’on est en train de gonfler un ballon haha.

 

Je pense que vous avez compris où je voulais en venir : je suis gonflé à bloc pour lancer ma startup. La recette est simple, mes cyber-amis américains m’ont expliqué : pas la peine d’avoir une idée révolutionnaire, il suffit de raconter un truc assez cryptique et d’être assez sûr de soi pour convaincre les investisseurs.

 

Mon modèle, c’est Jeff Bezos. Le type qui a lancé Amazon. Le mec est un ancien trader de Wall Street Il suffit de prendre un air exalté et un poil prophétique puis d’enchaîner une suite de mots que personne ne comprend. Alors qu’entre nous, vendre des livres sur internet, vaste blague. Le web-commerce ça ne fonctionne qu’en B2B, comme Dell et ses ordinateurs. Amazon est mort dans 2 ans mais il s’en fout Bezos, il sera déjà milliardaire.

 

Extrait Bezos

 

Franchement regardez Thierry Lhermitte. Ca c’est un mec qui a tout compris. Il lance une page qui permet de se renseigner sur les films à l’affiche. Tout le monde s’en fout, on a déjà tout ce qu’il faut dans Télérama. Mais par contre il possède l’adresse internet France Cinéma Multimédia, et ça croyez moi, ça se revendra cher quand tout le monde sera connecté à internet.

 

Extrait Thierry Lhermitte

 

Ensuite c’est très simple, vous convainquez un investisseur avec une idée tellement futuriste qu’elle n’arrivera de toutes manières jamais de notre vivant : la réalité virtuelle, les voitures qui se conduisent toutes seules, les intelligences artificielles à qui on peut parler… Bref, un bon scénario de sciences fiction très utopiste et c’est dans la poche.

 

Ensuite vous créez votre page internet avec toutes les dernière technologies. Donc en Flash de préférence, une version pour chaque navigateur, avec un logo animé – rotation 3D par exemple – et une musique au format midi qui se lancerait automatiquement. Il vous faut aussi un nom cool : soit avec un “e” devant, soit un .com à la fin, soit – c’est quelque chose qui marche bien en France, une fin en -eo.

 

Exemple : vous lancer une startup qui va révolutionner le monde du bricolage, vous l’appelez e-bricoleo.com et ça suffit généralement à convaincre un investisseur

 

La dernière étape : profiter. Il faut dépenser cet argent pour se faire plaisir, faire un pied de nez à la société des costards cravate qui se la pètent avec leurs téléphones portables à la Défense. Achetez une grosse barraque, une piscine, allez à tout vos rendez-vous en baskets, déménager à San Francisco pour développer votre startup (il y a une vallée autour de la baie où les loyers sont pas chers du tout).

 

Evitez juste de vous placer sur un secteur où il y a déjà du monde. Les moteurs de recherche par exemple. Il y a Yahoo, qui vaut déjà plusieurs milliards, c’est trop tard pour vous. Personne ne pourra déloger le mastodonte désormais. Tout ceux qui essayent s’y cassent les dents.

 

Bref, internet, c’est le nouvel eldorado. Et je veux être un pionnier de cette ruée vers l’or. Et quelle ruée : créer une boîte juste avec une page internet un peu à la mode, un nom qui sonne et une offre dont absolument personne n’a besoin, c’est énorme non ?

 

Eh bien je pense que ça ne va pas durer. Bougez-vous parce que dans 5 ans, quand nos grosses boîtes du CAC et nos entreprises nationalisées vont comprendre ce que je suis en train de vous raconter, la récré sera terminée. Le Monde a déjà son site internet : personne ne fera le job mieux qu’eux puisqu’ils le font depuis 50 ans. C’est pour ça qu’une start-up d’information, ça sert à rien. Quand Leroy Merlin va débarquer, votre e-bricoleo.com sera obsolète.

 

Vous croyez que Jeff Bezos va faire quoi quand les libraires vont créer leur page web ? Ciao !

 

Internet, avec tous ces rêves utopistes, va finir régulé par les ronds de cuir, comme le reste. On a juste un petit sursis, il faut en profiter.

 

Et si vous avez des remords par rapport à ça, rappelez-vous d’un truc : toutes ses vieilles entreprises faites de briques et de mortiers s’en mettent plein les poches sur notre dos depuis des années. Je trouve que ça leur fait du bien de se faire bousculer par des minuscules boîtes virtuelles de 3 personnes qui promettent d’offrir mieux pour moins cher.

 

 Quand internet deviendra comme le vieux monde, on aura au moins eu le mérite de faire trembler ces mastodontes, d’avoir tenter de supprimer les intermédiaires, essayer de décentraliser les organisations grâce à des idées un peu folles. On aura créé une rupture, une disruption comme disent mes copains de SF sur ce formidable terrain de jeu.

 

Après quoi ? Quand tout ça va se dégonfler, on va se retrouver avec un minitel un peu évolué, et on se souviendra avec nostalgie de ces belles années survoltées. Mais j’ai un plan, pas de soucis : je ferai du consulting pour les entreprises qui se demanderont comment faire du business sur internet.
Je vais appeler ça la e-transformation des entreprises. E-transformeo.com

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