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L'éducation, ce mauvais élève du numérique
Pourquoi la techno et le numérique n'ont pas investi l'éducation jusqu'à changer notre manière d'apprendre ?
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Chaque mois, le Studio 404, l’émission de société numérique, discute et analyse les effets du numérique sur nos vies, nos mœurs et nos comportements. Je publie ici la chronique rédigée pour l’émission, ça évite qu’elle pourrisse dans le cloud de Google.

 

 

J’ai établi une sorte de loi – sur le modèle du point Godwin – c’est la loi Paley, tout simplement. Plus une discussion à propos de l’actualité dure longtemps, et plus elle est alcoolisée, plus elle a de chance de déboucher sur un des deux sujets suivants : la remise en question du modèle capitaliste ou la réforme de l’éducation nationale.

 

Je ne suis pas économiste mais par contre je suis fils de profs et beaucoup de personnes dans ma famille font “le plus beau métier du monde” comme disait Depardieu en 1996.

 

Chaque mois dans Studio 404, on observe et on commente comment le numérique change nos vies. Et il la change ÉNORMÉMENT,  j’en veux pour preuve le fait que nous soyons en train d’enregistrer la 46e émission.

 

Et pourtant, c’est avec beaucoup de tristesse que je vais vous l’annoncer, mais il y a un domaine qui résiste encore et toujours à l’envahisseur : l’école.

 

Je vois venir les technocrates du ministère de l’éducation : “mais monsieur je ne peux pas vous laisser dire ça, c’est scandaleux, la France est pionnière en matière d’innovation dans l’e-éducation !”

 

Et c’est vrai qu’il existe une initiative qui s’appelle l’Ecole Numérique, avec un hashtag et tout. Et même un super site internet qui répertorie toutes les avancés. Alors il y a beaucoup de plateformes et de portails. Une plateforme médias pour lire l’actu à l’école, un portail de ressources numériques, eParents, PAN, la plateforme d’assistance numérique, etc.

 

Mais ce dont l’Ecole Numérique est le plus fier, c’est sa tablette. Je suis tombé sur une vidéo de Catherine Raclot-Marchois – principale du collège Jean Vilar à Chalon-sur-Saône – la meuf on dirait qu’elle fait un Ted Talk quand elle parle de son expérimentation. Elle s’est fait bouffer par l’esprit startup tu sens qu’elle à deux doigts de faire un post sur Medium. Son histoire est plutôt cool : elle débarque dans une ZEP bien vénère et elle va co-construire une tablette et ses contenus avec une entreprise du coin et à la fin elle sauve ses élèves et le monde. Elle parle de collaboration, de co-construction, raconte comment tout le monde a formé une team genre y’avait plus de hiérarchie. On dirait moi quand j’essaye de vendre des formations design thinking à des boîtes du CAC40.

 

Punchline à la fin de la vidéo “Mission accomplie : les clics ont fait le déclic au collège Jean Vilar. Ce qui est possible dans mon établissement, est possible partout ailleurs” http://www.dailymotion.com/video/x55st2k_rencontre-autour-des-acteurs-du-numerique-a-l-ecole_school (à 10”15)

 

C’est plein d’initiatives comme ça. Il y a le prof de math de Noisy, qui ramène un drone dans sa classe, ces deux instits qui foutent des Samsung VR sur la tête de leurs élèves, la prof d’anglais qui anime sa classe sur un groupe Facebook en dehors des heures de cours etc.

 

Et on se rend compte, que tout ces super-projets qui changent l’école, ils viennent des profs, qui prennent sur leur temps libre de tenter de réinventer un peu l’éducation avec le numérique.

Bien sûr il y a un “plan numérique” pour équiper les collèges mais fin 2016, c’est seulement 200 000 collégiens, sur 3 millions, qui sont équipés, ça fait 7%. C’est bien mais pas suffisant : aux dernières nouvelles, un cartable de CM1 pèse en moyenne 8,5kg.

 

Derrière toutes ces belles histoires, il y quand même un truc qui me dérange. J’ai le sentiment qu’il ne suffit pas de filer des tablettes à des gosses et de former des profs à les utiliser pour faire entrer l’école dans l’ère du numérique. Et les profs expliquent également qu’une des conséquence de leurs initiatives, est un changement de posture par rapport à l’élève. Le numérique c’est pas juste un device et de l’interaction, c’est aussi un rapport à la connaissance et au savoir qui a changé. La figure du professeur tout-sachant a disparu. Aujourd’hui, celui qui sait tout c’est Wikipedia, ou Google. Le professeur n’est plus celui qui délivre les savoirs, il doit être autre chose.

 

Pour moi c’est la manière dont on apprend qui doit changer, pas seulement “les moyens”.

En réalité, si l’on veut être précis, avant de repenser l’éducation, le numérique doit nous faire repenser la pédagogie, qui est la science de la transmission des connaissances.

 

Et c’est là où l’éducation nationale doit se questionner. Elle doit arrêter de s’accrocher à la formation des enseignants au TICE via la plateforme M@gistère, avec un arobase à la place du A. Ca, c’est la vision toute droite sortie des années 80 et du grand plan “ordinateur personnel”. Aujourd’hui la recherche, la philosophie, montre que nous ne sommes pas dans une simple évolution technique, mais dans une révolution anthropologique, dixit Michel Lussault, directeur de l’Institut Français de l’Education.

 

Il existe des pistes pour cette transformation pédagogique.

 

Parmi toutes ses initiatives, celle qui me semble la plus intéressante, c’est la classe inversée. La classe inversée part du principe qu’en effet, le prof n’est plus le garant du savoir, et donc qu’il doit dépenser moins d’énergie dans le cours magistral, et plus dans l’accompagnement des exercices auprès des élèves. On dit inversée parce que traditionnellement, on a le cours en classe et les exercices à la maison. La classe inversée, ce sont des “capsules” à la maison, sous forme de vidéo, de podcast, voire de contenu interactif grâce auxquelles les élèves se familiarisent avec un sujet ou un thème ; puis des temps en classe où l’on fait des exercices. On dit que l’on passe du face à face au côte à côte. Esprit startup ou pas ? Avec la classe inversée, les temps en classe sont plus personnalisés en fonction des niveaux, plus collaboratifs aussi, voire plus autonomes. Et même l’espace change : la classe se structure en ateliers et en ilôts plutôt qu’en rangs d’oignons. Eh ouais les gars, des workshops !

 

Alors c’est intéressant ça, et ça rentre dans un grand courant qui s’appelle la pédagogie active. Et selon moi, la pédagogie active est quelque chose plus en phase avec nos sociétés numériques que filer des tablettes aux gamins.

Et le constat fait un peu bader : sur le site du gouvernement “Ecole Numérique” il y a une seule occurrence de l’expression “classe inversée” et zéro du terme “pédagogie active”.

 

Alors, par où on commence ? Eh bien j’ai envie de demander à l’Education Nationale d’oser prendre des risques. Et puisqu’il existe des professeurs prêts à prendre des initiatives, alors il faut les encourager, leur apporter ressources et financement.

 

Sur la base de ces volontaires financés, on crée des expérimentations un peu partout en France, dans différentes régions, dans les villes et les campagnes, dans différentes zones d’éducation, dans les ZEP et chez les bourges. Puis on observe. Parce que voyez-vous, le premier obstacle à la mise en place de la classe inversée, c’est le manque d’étude pour mesurer son efficacité.

 

Eh bien créons des retours d’expériences, il existe un réseau de profs qui le fait déjà, en vidéo.

 

Il faut aussi aller chercher des compétences ailleurs. Je parlais du Design Thinking en rigolant au début de cette chronique, mais en fait je suis très sérieux. Les méthodologies du design, de la résolution de problème, et même de cette fameuse “culture startup” du prototypage rapide, de l’utilisateur au centre est – pour moi – ce qui se rapproche le plus de cette pédagogie active. Et je ne suis pas professeur des écoles, mais je donne des cours moi aussi, et j’ai toujours conçu mes cours en partant du postulat qu’il fallait que je sois plus intéressant que Facebook, ce qui m’a amené naturellement à une pédagogie très active. Merde à la fin, c’est pas être un cancre que de dire qu’on se fait chier en amphi.

 

Sur cette base on améliorera, on partagera les bonnes pratiques, on fera des itérations, et on passera d’une beta privée à une public release.

 

Demain, les profs les moins enclins à changer leurs habitudes pourront être formés et accompagnés. Il existe d’ailleurs des programmes où l’on peut visiter en tant qu’observateur des classes inversées. Il faut encourager tout ça !

 

Et si ces expérimentations conduisent à penser qu’il faut faire disparaître la compétition, les notes ou même les inspecteurs de l’Education Nationale, alors il faudra le faire.

 

Je pense qu’un prof est heureux quand ses élèves le sont, et qu’ils réussissent. Je pense sincèrement que c’est par ce genre d’expérimentations que l’on peut former de futurs citoyens à la société numérique et revaloriser le métier d’enseignant.

 

En Finlande, puisqu’on cite souvent son modèle éducatif en exemple, les profs sont socialement valorisés comme les médecins ou les avocats. C’est un métier noble et respectueux. Je pense que les enseignants francais ont perdu ce statut car il y a un décalage trop fort entre notre modèle éducatif et notre société numérique.

 

Prochain ministre de l’education, si tu m’écoutes, débloque moi ces budgets et encourage l’innovation : repensons la pédagogie avant de distribuer des tablettes.

 

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