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Les vieux et l'écriture numérique
Les vieux inventent leur propre langage. Mais le font-ils exprès ?
Sylvain comment 0 Comments

Chaque mois, le Studio 404, l’émission de société numérique, discute et analyse les effets du numérique sur nos vies, nos mœurs et nos comportements. Je publie ici la chronique rédigée pour l’émission, ça évite qu’elle pourrisse dans le cloud de Google.

 

 

On a tous des sortes de quêtes principales à l’intérieur de nous même ici chez Studio404. Mélissa elle a une grande question très méta sur le travail et la productivité. Fibre pense qu’il est né trop tôt et ne cesse d’envisager un futur pour lequel, manifestement, nous ne sommes pas prêt. Daz tente de pourfendre l’ignorance des mongoliens en enfilant les punchline car il croit que les mots sont des armes, c’est vous dire s’il est hip-hop.

 

De mon côté, j’avoue avoir un petit faible

  1. Pour ce que certains sociologues nomment l’infraordinaire
  2. Pour citer des sociologues

 

Ces communautés insignifiantes, qui développent des cultures tout aussi insignifiantes, ça me fascine. J’ai l’impression d’être Claude Lévi-Strauss qui découvre une nouvelle tribu en Amazonie.

 

Sauf qu’aujourd’hui, mon Amazonie c’est Facebook, et mes indiens, c’est tes darons.

 

Oui aujourd’hui j’aimerais m’intéresser à ce que foutent vos parents et vos grands parents sur les réseaux sociaux.

 

Alors je pourrais m’envoyer un petit top des petites choses ridicules et puis on rigolerait bien.

 

Il y aurait par exemple Driftwood, 67 ans, qui écrit toujours en caps soit parce qu’il considère que c’est plus facile à lire, soit parce qu’elle veut qu’on sépare bien sa contribution du reste de l’interface de Facebook qu’il y a tout autour de son comm’. Véridique.

 

Il y a Nicolas Daudin, qui inverse toutes les ponctuations. Point-virgule à la place du point et virgule à la place du point d’interrogation. Nicolas il a trop d’arthrite pour appuyer sur maj avec son petit doigt alors il a décidé de s’en passer. (ah on se marre tout de suite moins hein).

 

Il y aussi Olivier Bouvais qui signe tout ses commentaires avec un gros OLIVIER en caps, et puis toutes les grands-mères du monde qui vous envoient des messages privés plein d’amour en public sur votre wall. BONSOIR MA PUCE J’ESPERE QUE TU VAS BIEN DONNE DE TES NOUVELLES UN PEU PAPI A PECH2 UNE TRUITE CE MATIN TA GRAND MERE QUI T’AIME. Puis en commentaire COMMENT JE SAIS SI TU AS RECU LE MESSAGE BISES.

 

Mettons tout cela de côté voulez-vous. Mauvaise vue, mauvaise maîtrise du clavier, fautes d’orthographes, gestion hasardeuse de la tablette (quel fabricant a eu la bonne idée de dire les tablettes c’est l’outil idéal pour les seniors ?),etc. Tout ça on s’en fout.

 

Moi je veux vous parler des vieux qui savent écrire et parler, qui connaissent l’art épistolaire et qui sont mêmes capables d’envoyer une lettre d’insulte tapée sous word à EDF. Je veux parler de ceux qui ont réussi à s’approprier l’interface de Facebook et même de Linkedin. Ils ne sont pas 100% en panique devant le numérique mais pourtant, ils ont décidé que leur contribution au vaste univers des réseaux sociaux seraient ce genre de comm’ :

 

Merci à DianeLapin pour l’extrait et à Twitter en général de m’avoir envoyer plein de captures pour alimenter mon TERRAIN eh oui je parle comme un ethnologue appelle moi BERNARD HENRY LEVI STRAUSS stp.

 

Alors, mais que veulent dire ces 3, voire 4, voire 2 points de suspension qui lient plusieurs propositions d’une même phrase ?

 

Autre caractéristique de cette utilisation disons “exotique” de la ponctuation, c’est l’abus de points d’exclamation ou d’interrogation. Là aussi, je cherche à comprendre le sens que nos aïeux tentent de mettre derrière ces signes.

 

Plus généralement, à cette ponctuation que l’on apprend pas du tout à l’école, soyons clairs, il y a un ton, que dis-je : un style. Ou en tout cas une recherche de style.

 

Si vous avez été emo et que vous avez dragué sur MSN vous savez de quoi je parle. Voici un commentaire de Stéphanie Devanssay sous la publication d’un athlète qui s’excuse d’avoir échoué aux championnats du monde.

 

Musique : https://www.youtube.com/watch?v=4N3N1MlvVc4

Et j’en ai des dizaines et des dizaines comme ceci, les twittos m’en envoient tous les jours :

Re-musique : https://www.youtube.com/watch?v=4N3N1MlvVc4

Jean Philippe Perron!

Maintenant que je vous ai à peu près posé le sujet de l’étude, essayons de comprendre ce qu’il y a derrière, saperlipopette.

 

Hypothèse n°1 : les points de suspensions sont des silences qui imitent ceux du langage parlé.

Relisons le commentaire d’Evelyne en remplaçant les 3 points de suspensions par des respirations, des relâchements, des silences en somme. Mode ASMR on.

Evelyne commence à m’exi- oups je dérape.

 

Hypothèse n°2 : les points de suspensions sont là pour donner un style mystérieux

Relisons encore une fois cet extrait mais avec un prolongement poétique, une inflexion évanescente à la place des 3 points de suspension.

On s’approche de quelque chose. Je vous propose un autre extrait, de Bernard cette fois-ci. Bernard il joue des points de suspension également, mais aussi il oublie volontairement certains mots, comme si au moment d’écrire son comm, il était déjà loin, porté par ses points de suspension. Alors là on va mettre des silences, on va mettre de l’inflexion évanescente et on va “découdre”, déstructurer la phrase.

 

Bernard semblait tellement loin dans la libéralisation du cannabis que je me suis permis de lui envoyer un MP pour qu’il m’explique tout ça.

 

Il m’a raconté que ce style c’était, je cite : “pour imiter je pense en effet une pause du langage parlé; pour « forcer » le lecteur a ralentir”

 

Il poursuit : “pour me laisser le temps d’enchainer la suite, la pause est alors pour moi !  pour rythmer un propos, créer une sequence, une musique finalement…”

 

Voilà donc une hypothèse intéressante. Il semble que ces “vieux qui commentent” (et je le dis avec affection) sont tout d’abord des amoureux de l’écriture, qui veulent apporter de la forme en plus du fond.

 

Cette écriture décousue, ces pauses ont une double fonction : une pratique, celle d’imiter le langage parlé. Pour eux, un commentaire est une “tirade”, une seule grande phrase que l’on déclame comme le vers d’une chanson, alors les points de suspension en sont les respirations. La seconde, plus poétique : donner au lecteur emporté dans la tourmente des réseaux sociaux, l’obligation de ralentir son rythme pour mesurer le propos.

 

Mon avis personnel, c’est que c’est très moche et qu’on dirait des lycéens qui écrivent des poèmes dans leurs agendas, mais ma posture de chercheur m’oblige à garder ma distance face à l’infra-ordinaire.

 

Car comme Bernard l’a conclue, au cours de notre entretien : “voila juste qqs pistes et reflexions; pas bien fracassantes , mais la verité est souvent banale.”

 

Oui Bernard, mais si c’était ça, la poésie ?

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