« Il n’y a jamais de problèmes à Beyrouth, juste un peu de …. tension »

Il aurait pu le dire plus tôt, cet adorable chauffeur de taxi qui nous ramène à l’aéroport de Beyrouth. Avec son excellent français teinté d’accent arabe, il résume parfaitement la folle semaine qui vient de s’écouler au Liban. Le pays nous a apporté son lot d’aventure.

Pas plus dangereuse qu’un passage à gué en Islande ou qu’une attaque de chèvres galleuses en Provence, mais des aventures plus inattendues et plus intenses. C’est la même racine que tension.

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Jean-Roch m’attend à Gare du Nord. Celui que je considère comme un de mes meilleurs amis a passé une année à travailler au Liban et il y a foutu les pieds pas mal de fois depuis. Lorsqu’on travaillait ensemble au Monde, forts d’une amitié forgée sur les bancs du Celsa, il m’avait plusieurs fois encouragé à l’accompagner. Faute de temps, de congés mais peut-être de courage aussi, j’avais toujours repoussé. Les récits qu’il me racontait généraient chez moi un fort intérêt et parfois également une participation indirecte à ces péripéties libanaises. Comme cette fois où il avait échangé une chambre dans un appartement à Beyrouth contre des larves et des criquets pour nourrir le caméléon du propriétaire. Je l’avais alors accompagné à l’aéroport pour ramener les insectes au cas où ils ne passeraient pas les contrôles de sécurité. Voilà quelle était ma relation avec le Liban jusqu’en février 2017 : des histoires improbables qui semblent sorties du cerveau d’un scénariste d’Adult Swim.

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« Il y a quelque chose d’absurde au Liban, ça va te plaire » me souffle-t-il à l’aéroport de Beyrouth. Il commande un café en cherchant ses mots, hèle un taxi en hésitant, cherche notre appart en se perdant : je comprendrai plus tard qu’il reprend ses marques petit à petit, qu’il ré-apprivoise l’environnement – ou qu’il se laisse apprivoiser par lui. C’est ce fameux rapport de force qui sous-tend toutes les interactions sociales. La ville est une gigantesque rivière et il faut constamment trouver l’équilibre pour se laisser porter par le courant sans qu’elle vous noie. Et c’est seulement à ce moment que se révèlent aux voyageurs toutes les lignes de tension qui s’entremêlent pour créer le sens. Au Liban, le chaos semble être l’ordre.

Nous cherchons encore notre appartement. Je demande quel est le nom de la rue. Ma question est légitime : il y a des plaques avec des noms de rue. Sur Google Maps aussi, il y a des noms de rue. Mais ici on ne les utilise pas, on ne les connait pas. Les indications les plus précises vont du nom du quartier à celui d’un restaurant, d’un concessionnaire ou d’une tour. « Electricité du Liban » crie-t-on aux Taxis qui nous interpellent.

Car dans une ville aussi motorisée, des piétons, c’est suspect. Ce sont donc les taxis qui vous hèlent, ou plutôt les « services ». Voiture banalisée, pas de signe sur le toit, seulement une plaque d’immatriculation couleur rouge. Parfois le service est presque plein, il y a déjà trois personnes sur la banquette arrière : peu importe, c’est sur la route, on les déposera avant. Voitures souvent défoncées, cuir déchiré, amortisseurs déglingués, mais elle roule pour l’instant. En tout cas jusqu’à ce qu’on percute un scooter.

Les rues de Beyrouth ne sont pas faites pour les piétons

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Après quelques galères d’appart (notre hébergeur ne nous attendait pas avant le lendemain) nous établissons le programme de la semaine. On gardera Beyrouth pour le weekend. Avant ça, direction le nord à Tripoli ou le sud à Saida en bus, puis location d’une voiture pour aller skier aux Cèdres, une minuscule station de ski du Mont Liban, tout au bout de la vallée Kadisha.

En cours de route, nous croisons Hugo, un ami de J-R. Journaliste, il habite au Liban et pige pour la presse francophone. On le convainc sans vraiment de problème de nous accompagner aux Cèdres.

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Le lendemain matin, la ville ne nous veut pas. Nous ne trouvons pas l’équilibre du flux. La pluie nous freine, les ATM ne fonctionnent pas : premier faux départ. Apparition du soleil, nous tentons le coup : service en deux fois jusqu’à Cola, un des deux échangeurs de Beyrouth où l’on peut prendre un bus. Cola est un parking géant qui accueille tous les bus qui partent vers le sud. Les bus sont en quelque sorte des services avec plus de place à l’arrière. Des rabatteurs veulent nous faire monter dans des bus vides. « Non, me dit J-R, si on monte dans un bus vide, il va rouler à 2 à l’heure pour espérer faire grimper des piétons sur l’autoroute » Hein ? Je ne comprends rien. Il me désigne un véhicule et le rabatteur me fait monter à l’avant à côté d’un grand militaire à la moustache grisonnante, treillis blanc et noir et béret vert. Il répond à mon timide marhaba et ce seront les seuls mots que nous échangeront pendant le trajet.

Le bus roule le long de la côte direction sud et les passagers l’arrêtent à n’importe quel moment. Il faut savoir que le littoral libanais consiste en une grosse autoroute qui file du nord au sud. Le bus peut donc s’arrêter à tout moment sur cette 4×4 voies pour faire descendre des passagers, mais pour en prendre aussi. Faire le voyage avec un siège vide est un manque à gagner pour le chauffeur : aussitôt qu’un passager descend, il se met en quête d’un nouveau voyageur à faire monter. Il va donc ralentir dès qu’il voit quelqu’un sur le bord de la route. Et c’est très fréquent.

Une certaine idée de l’enfer

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Saida est connue pour deux choses : son savon et son souk. En réalité, Saida est le souk. Un véritable labyrinthe couvert non pas par une toiture mais par l’enchevêtrement des tonnelles, des fils électriques et des transformateurs qui prolongent les murs penchés des bâtisses jusqu’à ce qu’elles se touchent. On y trouve de tout, mais pas grand-chose pour les touristes. C’est pas Istanbul ici. Au détour d’une galerie, en évitant des gamins qui courent sans regarder devant eux, on débouche sur une place centrale envahie par les chats.

Après un café au bord de la mer (et donc de l’autoroute) nous prenons le chemin du retour en longeant la 4 voies et ses barbelés, bien décidés à prendre un bus à la volée. C’est Mohammed qui s’arrêtera pour nous faire monter dans son véhicule tuné jusqu’au klaxon. Nous sommes seuls avec lui. Mohammed habite Saida et gagne sa vie comme chauffeur de bus afin de finir son Ph.D à Beyrouth. Il vise un diplôme en économie et aimerait faire sa dernière année à Paris. Il a un cousin là-bas mais il a aussi entendu dire que la vie y était hors de prix. Nous ne le rassurons pas sur ce point mais lui souhaitons la bienvenue, et saluons son courage de poursuivre ses études tout en travaillant. Ce n’est pas vraiment une situation que nous avons connue. En tout cas pas de cette manière. On se sent toujours un peu candide de penser ça, mais c’est dans ce genre de situation qu’on se rend vraiment compte qu’on ne naît pas tous avec les mêmes chances au départ.

Mar Mikhael

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Je me doutais bien que nous aurions dû réserver, mais le sens du service libanais nous sauve la mise : l’agence AVIS d’Ashrafieh nous a trouvé un SUV pour les Cèdres. En attendant qu’ils transfèrent le véhicule, nous attendons Hugo, qui devait passer à la Sûreté Générale pour pointer son VISA : il attaque son 4ème mois, bientôt le moment de passer une frontière et de revenir pour renouveler son autorisation. Il a choisi Chypre.

En route pour Bcharré et les Cèdres. Nous repérons la route la plus courte, qui nous fera passer de nombreux villages et cols. Très vite, la route est recouverte de neige. Nous sommes contents d’avoir insisté pour un SUV. Nous croisons des véhicules militaires. Ils tentent de nous mettre en garde, ou de nous encourager, on encore de nous indiquer la route. On n’en sait rien, ils ne parlent ni anglais ni français.

La route devient très étroite, la neige plus épaisse. Bientôt des murs de congères de presque deux mètres nous créent un demi tunnel étroit dans lequel nous n’avançons ni trop vite, ni trop doucement. Dans un cas nous perdons le contrôle, dans l’autre nous nous mettrons à patiner. Et hors de question de sortir pour pousser : nous l’avons déjà fait une fois, non merci ! C’est moi qui conduit sur cette portion : je suis plus habitué à la neige. Cela ne m’empêche pas, comme à chaque fois, d’être fébrile.

Au moins il fait beau.

Cela fait maintenant plusieurs heures que nous n’avons pas croisé de voiture. Les villages que nous traversons sont vides. Soudain, au milieu de nulle part, un chien au milieu de la route. Il est allongé dans la neige et n’a pas l’intention de se lever. Il se contente d’aboyer. Je ralentis mais préviens les autres : si je m’arrête, il faudra sortir et pousser la voiture. A ce moment précis, de chaque côté de la route, surgissent du haut des congères huit autres chiens ! Quatre de chaque côté ! Ils dévalent le mur et se retrouvent sur la route, font mines d’encercler la voiture, viennent faire claquer leurs mâchoires à nos fenêtres. « Accélère ! Ne t’arrête pas ! ». Nous passons sans heurter les animaux. Dans le rétroviseur, je les vois nous courir après nous, faméliques, bave aux lèvres.

Une meute de chiens sauvages, la blague.

Nous arrivons au dernier col. Nous ne sommes vraiment plus qu’à quelques kilomètres de Bcharré. Nous arriverons donc avant la tombée de la nuit. A l’approche du col nous apercevons une cabane et de l’activité. Au niveau de la petite maison, nous ralentissons : des motoneiges et des pickups énormes nous barrent la route. Nous nous garons et allons jeter un œil dans la cabane. On nous explique qu’à partir de là, la route est fermée, trop de neige. Pour aller à Bcharré ? Très simple : demi-tour, redescendre dans la vallée jusqu’au bout, presque sur le littoral, et remonter par une autre vallée plus au nord. Et merde. Nous recroisons nos amis les chiens, redescendons par là où nous sommes venus, remontons par une autre route beaucoup plus déneigée, et arrivons enfin à Bcharré. La nuit est tombée depuis longtemps.

Bcharré

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Nous créchons à la Tiger House : une auberge de jeunesse peu chauffée mais assez accueillante. Le salon est la seule pièce qui possède un poêle. C’est une grande pièce carrée au bout de laquelle trône une télé. Deux étroites banquettes courent le long des murs de chaque côté. L’une d’entre elle est occupée par le gérant, complètement affalé devant la télé. De l’autre côté nous attendent deux canadiens éminemment sympathiques mais dont le nom m’échappe complètement aujourd’hui. Peut-être que l’un d’entre eux s’appelait Bruno. Nous faisons connaissance assis par terre sur l’épaisse moquette et déplions des cartes pour se montrer où habitent les uns et les autres à Beyrouth, retracer les itinéraires empruntés pour venir ou pointer les monastères de la vallée Kadisha, la vallée sainte. Les cartes sont une incroyable interface pour partager les histoires.

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Nous nous recroisons au petit déjeuner et décidons de nous rejoindre à la station un peu plus tard. Nous devons en effet réaliser une mission importante, un rituel que JR a lentement imprimé dans nos habitudes : le man’ouché. Dans les boulangeries traditionnelles, lieu de rencontre des travailleurs aux heures de repas, chaque matin, à Beyrouth ou à Bcharré, nous prenons des manakish : sorte de galettes épaisses à pâte molle parfois pliées en deux, recouvertes de fromage et d’herbe pour les plus simples, parfois de viande. Une fois le man’ouché englouti, parfois accompagné d’un ayran, alors nous prenons la route.

La station des Cèdres est minuscule. Dans ma carrière de skieur j’ai vu beaucoup de station, rarement des si petites. Nous skierons sur deux pistes une bonne partie de la journée. Quelques 360° sur une bosse me vaudront d’amicales provocations des jeunes skieurs du coin. Vers le milieu de l’après-midi, à 1h30 de la fermeture, le restaurant d’altitude qui siège au pied des pistes commence à s’impatienter et monte le son de la sono. Techno libanaise. Panne du télésiège. Les remontées mécaniques redémarrent, la techno stoppe nette. Commence alors une drôle de symphonie orchestrée par ce que nous devinons être le seul générateur électrique de la station : c’est soit la musique, soit le ski. La musique finit par l’emporter. Nous buvons quelques bières en profitant des derniers rayons du soleil et remettons le cap sur Beyrouth. Le coucher du soleil sur la mer, depuis les montagnes, est magnifique.

De la montagne à la mer

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Il vaut mieux être deux pour conduire au Liban : le conducteur, c’est normal, et le passager, qui double les contrôles rétro et prévient lorsqu’un piéton décide soudain de traverser l’autoroute ou qu’une énorme Porshe Cayenne aux vitres teintées et sans plaque d’immatriculation double par la droite. J’imagine qu’il doit exister un code de la route puisqu’il y a des panneaux. Mais la logique des noms de rue s’applique à ce raisonnement également : sur la route, rapport de force et tension sont les maîtres mots. A deux reprises, nous évitons un accident de justesse.

Avant de rentrer, nous décidons de nous arrêter au Casino de Beyrouth. Nous rentrons sur le parking au même moment qu’une ambulance. Je parie sur un malaise, JR sur une bagarre. Son instinct se vérifie dans le hall alors que nous croisons un quinquagénaire poivre et sel qui se tient le nez, une large tâche de sang sur sa chemise. Nous jouons à la roulette – enfin sa version virtuelle. Je perds tout en 10 minutes, Hugo en tient 30 quant à Jean-Roch – il a ça dans le sang – il double sa mise. C’est lui qui paiera sa tournée ce soir.

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Ce soir nous emménageons dans un nouvel appartement qui se trouve être à l’étage sous le nôtre. Nous sommes accueillis par un docteur libanais et une entrepreneuse australienne. Ils ont tous les deux d’adorables chiens qu’ils ont adoptés. Il n’y a pas d’Airbnb à Beyrouth. La majorité des maisons et appartements sont possédés par quelques familles qui ne voient pas grand intérêt à louer à des touristes sur courte durée. Alors, certains jeunes beyrouthins entreprennent de racheter ces appartements petit à petit, les retaper, et les mettre à disposition des touristes de passage. Ces appartements se transforment alors en colocations au turnover plus ou moins rapide. Ce genre de cohabitations, parfois mixte, sont mal comprises par certains Libanais, ce qui rend ce genre de projet de logement parfois complexe.

Nous buvons quelques verres dans le quartier mais, fatigués, nous décidons de nous réserver pour les deux dernières soirées.

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Nous sommes vendredi matin et je dois travailler une demi-journée. C’est pas beaucoup sur une semaine, je me suis bien débrouillé. Le reste – des micro-tâches – j’ai réussi à les faire depuis mon smartphone quand il y avait du wifi : répondre à des mails, surveiller les performances d’une campagne Facebook, rattraper quelques discussions Slack… Je me pose à Urbanista, une chaîne de coffee shop un peu hipster. La connexion internet est passable : la fibre n’est pas encore totalement déployée à Beyrouth, et le pays est encore rythmé par le rationnement d’électricité (3 heures de coupure par jour à Beyrouth, beaucoup plus dans le sud).

Le soir nous avons rendez-vous avec un vieil ami de JR qui nous invite à une soirée d’expatriés. Turcs, Américains, Brésiliens : tous mes interlocuteurs ont une histoire à raconter, une aventure à partager ou tout simplement un énorme grain. Ils me font penser aux personnages de Rhum Express de Hunter S. Thompson. Le Liban est le centre de gravité de beaucoup de choses : guerres, religions ou géopolitique. C’est un pays pour les aventuriers, pour les très cyniques ou les trop enthousiastes, ou tout simplement pour les fous.

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Le lendemain nous passons la journée à Bourj Hammoud. Cette ancienne zone investie par les réfugiés arméniens est passée d’un bidonville marécageux à une municipalité indépendante en 35 ans. Les survivants du génocide arménien qui se sont installés ici ont tenu pendant la guerre civile en tentant de rester neutre puis ont accueilli à leur tour des réfugiés pendant la guerre de 2006. C’est ce qui s’appelle renvoyer l’ascenseur. Etait-ce la fatigue de cette intense semaine, l’ivresse de la nuit dernière ou tout simplement les vibrations de Bourj Hammoud ? Toujours est-il que nous étions bien, là, au cœur de ce quartier vivant et accueillant. Ce soir nous sortons.

Bourj Hammoud

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Après être passé voir Hugo chez Zikos, une résidence d’artistes dans laquelle il s’est vu confier le bar, nous nous mettons en quête d’une soirée. Nous errons en pleine zone industrielle pour trouver notre première destination. Nous tombons finalement sur l’immense hangar qui l’accueille, mais la nuit est avancée et nous sommes trois mecs. C’est un échec. Ce sera donc le B018 (à prononcer à la française). De l’extérieur, ce club en sous-sol ressemble à l’aire d’atterrissage d’un hélicoptère. Tout en longueur, ce creuset en forme de cercueil est inspiré de l’école de la « war architecture » : à une certaine heure de la nuit, l’aire d’atterrissage s’ouvre comme la porte d’un silo à missile et le club devient alors à ciel ouvert. L’origine du nom, B018, a lui aussi une sacrée histoire. On aime les symboles au Liban.

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Il a raison ce taxi qui nous ramène à l’aéroport. On a vécu de l’intense, on a vu de la tension, mais des problèmes jamais. Oui des militaires pas commodes vont vérifier nos passeports à sept checkpoints différents avant de monter dans l’avion, bien sûr que de nuit, dans les quartiers un peu extrêmes, on va faire plus attention, évidemment que l’on sent encore vivaces les souvenirs des guerres et des violences.

Mais c’est ce qui fait le Liban je crois : ce rapport de force permanent n’est pas là juste pour le plaisir, c’est aussi pour rester en équilibre lorsque debout au centre de tout, vous êtes traversés par tout.

 

Les photos

2 thoughts on “Intense Beyrouth

  1. Etant aussi plutôt amateur de voyages pas trop organisés, j’aime beaucoup ton écriture qui fait la part belle aux évènements du quotidien, ou aux rencontres improbables. C’est ça qui au final forment toute l’expérience d’un voyage, aussi court soit-il. En tout cas tes textes m’ont en général plutôt donné envie de me faire ma propre expérience du lieu !

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