folder Filed in Studio 404
La grande ruée vers la cryptomonnaie
De l’utopie décentralisée au capitalisme débridé real quick
Sylvain comment 0 Comments

Chaque mois, le Studio 404, l’émission de société numérique, discute et analyse les effets du numérique sur nos vies, nos mœurs et nos comportements. Je publie ici la chronique rédigée pour l’émission, ça évite qu’elle pourrisse dans le cloud de Google.

 

 

Je vous emmène en voyage dans le monde mystérieux de la crypto-monnaie. Ou devrais-je dire de la crypto-économie.

Note : Tout ce que nous allons faire est légal, c’est justement ça le problème.

Je vous préviens quand même à toute fin utile : les Bac L option cinéma audiovisuel, ça va peut-être être un peu compliqué pour vous. Par contre, les Ecole de Commerce option traders sans émotion c’est parfait.

Commençons par un petit rappel salutaire.

Au début, il y a blockchain : un protocole décentralisé qui permet de réaliser des transactions théoriquement inaltérables et qui rend impossible ce qu’on appelle le double spend : on ne peut pas dépenser deux fois le même bit, le même euro ou le même bitcoin, et on a même pas besoin d’une organisation pour certifier tout ça. Imaginez si l’industrie musicale avait découvert ça il y a 15 ans.

Pour permettre cela, le blockchain met en place un grand registre public, un livre de compte collaboratif, un tableau excel participatif si vous voulez. Chaque transaction est écrite dans le registre et possède en en-tête la fin de l’entrée précédente. C’est ce qu’on appelle une chaîne de bloc. Lorsqu’un nouveau bloc apparaît, tous les ordinateurs participants au réseau vérifient son intégrité en lisant la chaîne en entière. Pour pirater ce système, il faudrait corrompre simultanément 51% de ces participants. On parle ici de plusieurs milliers de serveurs dispersés au 4 coins du monde. C’est un réseau décentralisé : il est théoriquement inaltérable.

La première application du blockchain à avoir fait parler d’elle, c’est Bitcoin. Bitcoin (avec une majuscule) est un protocole qui s’appuie notamment sur blockchain pour gérer un système de monnaie dématérialisé nommée bitcoin (avec une minuscule). Vous en avez peut-être acheté il y a 5 ans, comme moi, quand ça valait quelques centaines d’euros, puis vous avez tout dépensé sur The Silk Road, comme moi, alors qu’aujourd’hui ça vaut plusieurs milliers d’euros, fail.

Aujourd’hui, ces monnaies dématérialisés sont en plein boom de valorisation.

Pour comprendre la révolution qui est en train de se dérouler sous nos yeux, je me connecte sur Kraken.com, une place de marché qui me permet d’échanger de la monnaie-fiat, c’est-à-dire des monnaies étatiques, comme le dollars USD ou l’euro, contre des monnaies numériques. J’achète de l’ether. Actuellement, un ether ou ETH, vaut environ 200$.

L’ether est la monnaie basée sur le protocole Ethereum. Ethereum, lancé officiellement en 2016, s’il s’inspire de Bitcoin, amène plus de maturité, plus de sécurité mais aussi pas mal d’innovation dans la cryptosphère. On va y venir.

Me voilà donc avec ma fraction d’ether. Qu’est-ce que j’en fait ? Je peux la garder (faire du holding) et attendre le bon moment pour l’échanger contre une monnaie fiat. C’est de la spéculation.

Mais une des particularités d’Ethereum c’est qu’en plus d’avoir mis en place une monnaie, le protocole permet aussi de faire tourner des applis, en partageant de la puissance de calcul. De la puissance de calcul, bien entendu, décentralisé.

Imaginons que je sois un développeur, avec un projet d’Uber peer2peer, décentralisé. Pour faire tourner le service, je ne vais pas payer Azure de Microsoft, Google Cloud ou Amazon Web Service comme font toutes les startups : je vais faire tourner mon appli sur un réseau de plusieurs milliers d’ordinateurs qui participent au programme Ethereum. C’est ce qu’on appelle les mineurs. Mes utilisateurs, pour payer ces frais de fonctionnement, ce « gaz » comme on dit sur Ethereum, vont donner leur Ether.

Est-ce qu’on dirait pas un putain de RPG, franchement ? N’est-ce pas, Clodomir de Cuivrechamp ?

Je peux donc dépenser mon ether pour spéculer et pour utiliser des apps. Très bien.

Mais je peux aussi les utiliser pour participer à des ICO. Des Initial Coin Offering. Et c’est là que ça devient flippant. Vous allez voir c’est dingue, et c’est la cause de la survalorisation de l’Ether en ce moment.

Ethereum permet à n’importe quel développeur de créer des Tokens. Une nouvelle monnaie à laquelle on va donner absolument la fonction qu’on veut, la fonction qu’on programme.

Exemple très simple : on pourrait utiliser Ethereum pour offrir à chacun de nos auditeurs un token de QLT (les tokens de Qualiter) qui leur donnerait le droit à une voix lors de l’AG qui aura lieu en septembre.

On pourrait aussi vendre un QLT contre 40 ether si un auditeur voulait plus de voix.

On pourrait aussi décider que le téléchargement de ce podcast coûte un QLT, ou alors qu’il faut posséder au moins un QLT pour le télécharger.

On pourrait distribuer des QLT en soirée.

On pourrait décider que 20% de nos bénéfices sont reversés chaque année aux possesseurs de QLT.

Voyez ce que je viens de faire : le système de Token permet à des dev ou des entreprises d’imiter des systèmes d’actionnariats, de dividendes, d’achats, d’autorisation ou même d’offre premium et tout cela sans entrer en bourse, et surtout, surtout sans aucune régulation de la part des Etats ou de wall street. Yolo total en roue arrière sur les marchés de monnaies virtuelles.

Ce qu’il se passe en ce moment dans la Crypto-sphère, c’est une énorme bulle de kickstarter sous stéroïdes : des startups complètement cryptiques, utopiques, voire même sacrément obscures font des levées de fonds en vendant leur token à des spéculateurs rendus fous par la hype.

Ces dernières semaines, Mysterium a levé 14 millions de dollars en 45 minutes, Golem 8 millions en 30 minutes, Aragon, 25 millions, Civic 33 millions, Bancor, 150 millions et la liste continue. C’est bien plus que ce que lèverait une jeune startup après son premier round dans la Silicon Valley. C’est beaucoup, beaucoup trop pour lancer son premier produit.

Le premier point commun de ¾ de ces startups : elles sont basées dans les pays de l’Europe de l’est. Le second point commun : aucune d’entre elle ne possède ne serait-ce qu’un prototype fonctionnel de son produit. Pas une fucking ligne de code à faire tester.

Alors avec ma fraction d’Ether, je me balade d’ICO en ICO en ayant l’impression de passer d’un scam à l’autre. J’ai l’impression d’avoir sous les yeux la plus grande escroquerie du 21e siècle.

Je découvre le Giga-Watt, monnaie créée par l’entreprise du même nom qui promet de louer de la puissance de calcul pour miner de l’ether ou du bitcoin. C’est-à-dire créer de la monnaie ex-nihilo. Ils me promettent que je pourrais louer mes tokens à des mineurs. Soit. Je me dis qu’en cas de ruée vers l’or, ceux qui s’en sortent le mieux sont les vendeurs de pelles. Je participe donc à l’ICO de Giga Watt, qui est déjà valorisé à 11,5M$ sur les 35M qu’elle vise. J’achète 5 tokens.

Je finis là mon exploration de la crypto-sphère qui fait naître plus de questions qu’elle ne m’a apporté de réponses.

Premièrement, pourquoi systématiquement, la création d’une technologie de décentralisation open-source, qui promet de s’affranchir des banques et des organisations, devient-elle le laboratoire sans friction d’un capitalisme en roue libre ? D’abord le web avec la bulle de 2000, et maintenant blockchain avec Ethereum.

Deuxièmement, quand la bulle des ICO va éclater – car elle va éclater ça paraît évident – comment va se reconstruire Ethereum ? J’aurais adoré voir dans l’Ether et les tokens l’arrivée de ce modèle économique tant attendu, celui qui nous affranchirait du clickbait et des bannières publicitaires.

Imaginez : un réseau d’information décentralisé qui ne payent plus ses coûts d’infrastructure et dont les journalistes sont rémunérés en tokens SLATE par les lecteurs.

Aujourd’hui on peut annoncer sans trop de pression que l’être humain ne peut s’empêcher de salir systématiquement la beauté que la technologie lui offre. Pour reprendre une métaphore de la série Silicon Valley, nous sommes comme le roi Midas sauf que nos mains changent tout en caca.

On nous offre une technologie hyper démocratique qui pourrait changer un modèle social qui va droit dans le mur, et nous on le transforme en caca pour faire de l’argent facile et aller droit dans le mur encore plus vite.

J’espère encore me tromper, j’essaye encore de rêver grâce à certains projets Ethereum – comme celui du navigateur Brave par le co-fondateur de Mozilla, qui propose de dépenser des tokens appelés Basic Attention Token pour visiter des sites sans pubs.

Mais même avec ces rares touches d’espoir, je me dis que c’est pas pour demain qu’on aura un web sans article sur la véritable recette de la carbonara.

bitcoin blockchain btc coin crypto cryptocurrency cryptomonnaie cryptosphere eth ethereum speculation token

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Cancel Laisser un commentaire