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Les smartphones ont-ils vraiment tué les ados ?
Analyse de la théorie de Jean Twenge. Spoiler : c'est de la merde
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Chaque mois, le Studio 404, l’émission de société numérique, discute et analyse les effets du numérique sur nos vies, nos mœurs et nos comportements. Je publie ici la chronique rédigée pour l’émission, ça évite qu’elle pourrisse dans le cloud de Google.

 

 

Vous aussi vous n’en pouvez plus de ces ados le nez sur leur smartphone ? Complètement accro aux messageries et aux notifications, le monde extérieur, LA VRAIE VIE n’existe plus pour eux. De mon temps, on fumait des clopes et on niquait la police, on se charcutait les genoux en skateboard et on aimait la vie, la fête et le sexe !

C’est de manière à peine exagérée ce que nous raconte la démographe et prof de Psycho Jean Twenge dans l’article de l’été le plus partagé par les parents connectés : “has the smartphone destroyed a generation?”

Ce papier publié sur The Atlantic nous explique dans le menu l’influence très négative des smartphones et des réseaux sociaux sur la génération… Eh non, pas Y mais iGen. Ptdr.

La génération iGen est née entre 1995 et 2012 et elle n’a pas connu un monde sans internet. Elle a vécu les smartphone et les réseaux sociaux et n’imagine pas le monde autrement. Les conséquences sont désastreuses. L’auteure nous explique que jamais elle n’avait vu des courbes grimper si haut ou chuter si profondément. C’est une véritable rupture. Cette génération de sort plus, n’a plus envie de faire la fête, ne ressent pas le besoin de passer son permis, elle n’est pas rebelle pour un sous et elle ne baise pas. du. tout. Et surtout, surtout, est terriblement malheureuse, dépressive, voire suicidaire. La iGen, c’est une génération de puceaux assistés qui passent leur vie sur des messageries instantanées à débattre sur la meilleure manière de se foutre en l’air, en gros.

Cet article sort de l’ordinaire techno-bullshit des consultants marketing qu’on a l’habitude de se farcir et de démonter facilement. Parce qu’il y a des chiffres, des études citées et que c’est écrit par une scientifique. Pourtant, il y a plein de choses qui ne vont pas.

Jingle fact-checking

D’abord, et l’auteure Jean Twenge l’avoue elle-même dans son papier, tous les liens qu’elle tisse sont des liens de corrélation, et non de cause à effet. Elle trouve dans une étude que les ados passent de plus en plus de temps sur leur smartphone, puis un peu plus loin qu’ils déclarent être de plus en plus malheureux. Ok. Mais c’est qu’elle ne précise pas, c’est que le cour de la banane a explosé sur cette période et que Christian Clavier a fait son retour au ciné. Ben oui, tant qu’à faire, pourquoi ce ne serait pas lié, tiens ?

Ce qui m’amène au second point : peut-être que le fait que cette génération soit endettée avant même d’être née et que de toutes manières ils ne pourront jamais rien rembourser parce que la planète va crever et eux avec, a une influence dans l’équation ? NON. C’EST CERTAINEMENT LES SMARTPHONES ET PAS LES FACTEURS SOCIO-ECONOMIQUES.

Ensuite, et j’ai triple croisé les sources, l’auteure se base principalement sur une seule étude. Et quelle étude. The Monitoring the Future survey, funded by the National Institute on Drug Abuse. Alors essayer de comprendre l’influence des smartphone avec une étude commandée par l’agence nationale de l’addiction à la drogue c’est … comment dire … un peu comme un Observatoire de l’Homosexualité en France financé par Familles Chrétiennes ! Vous voyez un peu le biais ?

Enfin, pour en finir avec le fact checking, Alexandra Samuel – une chercheuse – toujours, relève que les “collines et vallées” que voit Jean Twenge dans ses graphiques, ont la particularité d’avoir un intervalle temporelle précautionneusement limité. Si l’on prend cette même étude sur 20 ans, les collines et vallée se transforment en faux plat. Une technique de roublard des statistiques bien connue, que le Samuel Laurent qui sommeille en vous n’aura pas manqué de griller à 15km.

Mais ce qui ne va pas avec ce genre de papier de manière général, c’est la tristesse et le manque d’ambition d’utiliser, en 2017, la notion de génération. Sérieusement, aujourd’hui, un démographe qui travaille sur des catégories “générationnelles”, c’est un moine copiste en 1450 qui dit “l’imprimerie ça ne marchera point, monsieur”. Vous imaginez ? On prend toute la population mondiale née entre 1995 et 2012 et on tire de grandes conclusions. Alors qu’on a une telle précision de données aujourd’hui, qu’on doit être beaucoup plus rigoureux que ça en statistique. Je vous invite à écouter un excellent podcast baptisé Trajectoires, vous allez comprendre ce qu’on peut faire avec des stats en 2017. Hashtag Google Home.

Pour rigoler un peu, j’ai questionné un membre de l’iGen français pour savoir ce qu’il pensait de tout ça. Pour l’anecdote, il s’agit du neveu d’un auditeur de Studio404 (ce qui en fait par extension un tonton de Qualiter). J’en profite pour remercier Kevin.

Alors première chose, Gabriel – c’est son nom – ponctue ses phrases par mdr. Je croyais que c’était un truc de vieux mais bon. Quand je lui ai raconté la théorie de Jean Twenge, Gabriel m’a balancé un “je pense qu’elle devrait un peu mieux observer mdr”. Bim dans tes dents. Il trouve que ces études généralisent trop. Qu’au contraire tout le monde veut faire la fête à son âge. La déprime ? Ben c’est plutot un truc d’adulte non ?

Ce que je préfère, c’est quand je lui ai demandé si – comme lui – ses parents passent du temps sur leur smartphone. Et surtout – quand ils ont le nez dessus – est-ce qu’ils répondent immédiatement ? “bah ils répondent pas du premier coup mdr” “comme un peu tout le monde mais après ils répondent”. Haha évidemment, mais on va y revenir.

Je pense qu’il est intéressant de regarder un peu les motivations de notre démographe de la iGen. L’article publiée sur TheAtlantic est une adaptation d’un chapitre de son livre en vente actuellement intitulé – attention c’est long – iGen: Why Pourquoi les enfants super-connectés d’aujourd’hui grandissent moins rebelles, plus tolérants, moins heureux—et complètement inaptes à la vie adulte—et ce que ça veut dire pour le reste du monde.
Oooooh… I see what you did there
Jean Twenge nous offre un bon petit pavé alarmiste pour les parents qui se battent au quotidien contre le screen time de leur charmantes têtes blondes. En marketing on le sait depuis longtemps, ce qui fait vendre, ce n’est pa le sexe, c’est la culpabilité. Et quoi de plus coupable qu’un parent face à un gamin en pleine crise d’ado. “Mais qu’est-ce que j’ai mal fait ?”. Jean Twenge t’offre une superbe échappatoire : ce n’est pas de ta faute Gwendoline, ce n’est pas toi Charles-Guillaume : c’est les smartphone.

Mais je suis navré – et j’invoque la Ste Patronne Francoise Dolteau pour me protéger du courroux des papas et mamans de Qualiter : si ! c’est de votre faute !

La sortie de l’iPhone, si elle a eu de l’impact sur une génération, ce n’était pas sur la iGen. Oui, hein, la iGen, en 2007, elle a pas acheté d’iPhone, elle avait 12 ans.

La Facebookisation du monde, si elle a bouleversé une génération, c’est celle qui est autour de cette table et dans cette salle, pas une autre !

Je vais jouer le jeu de Jean Twenge mais : et si la iGen était malheureuse parce que leur parents préféraient faire des threads sur Twitter plutôt que de les élever correctement ? Mmh ?

 

Allez, je vais vous dire un truc, du haut de l’aplomb de celui qui n’a pas de gosses : c’est pas grave. Un gamin, c’est comme une startup, l’échec fait partie de l’aventure. On ne réussit pas à tous les coups.

Ce que vous pouvez faire, c’est ne pas souscrire aux théories alarmistes qui ne sont que des rustines pour vous délester un peu de votre culpabilité. Au lieu de supprimer les smartphone de vos gosses, devenez leur “mentor numérique”, c’est votre nouveau rôle dans ce monde des technologies. Assumez d’être vous aussi accro à votre smartphone, mais expliquez leur comment effacer leur historique.

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